l'horloge de la gare de Chartres

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lundi 25 février 2013

être lue















Longtemps, j'ai écrit sans nécessairement chercher à être publiée, ni même être lue. Pourtant, je voulais être écrivain, l'ai toujours voulu : j'emploie ce mot en italiques parce que c'est celui de mon enfance, au masculin. Les modèles étaient masculins (faisaient exception, quand j'avais sept, huit ans : Colette, Simone de Beauvoir et Marguerite Yourcenar, la première académicienne). Dans mon esprit, un écrivain lisait, écrivait, publiait, était lu et recommençait. Il n'effectuait pas de lectures en public, n'animait pas d'ateliers, c'est à peine si on connaissait son visage (je n'avais pas la télé). Il écrivait au fond d'un jardin, dans une cabane sans téléphone (Roald Dahl) ou dans sa baignoire en croquant des pommes (Agatha Christie). Il fumait beaucoup (Jacques Prévert), mourait jeune (Camus, Vian) ou avait de la barbe (Victor Hugo). Il commençait tôt (Rimbaud), tirait sur les autres à coups de pistolet (Verlaine), voyageait ou racontait que (Cendrars). Les auteurs vivants, absence de télé aidant, je n'en entendais guère parler, si ce n'est Beauvoir, que j'ai même vue (cinq secondes, hissée à bout de bras, je crois, dans une manif).

Mais ça existait, écrivain. Jacques Prévert en vivait.
Et un écrivain, quand il était publié, était lu.
(cela, dans mon esprit, toujours)















Il n'est pas toujours évident de basculer du côté de la publication, de se décider à faire lire, de s'exposer. Cela m'a pris du temps : longtemps j'ai pensé fragments (que j'aurais mis sur blogs, quand j'avais 18-20 ans, si Internet avait existé) et non livres. Un jour, j'ai pensé livre (c'était Fenêtres), ce qui m'a poussé à envoyer mon texte en lecture. 
Cependant, j'ai pensé livre comme ceci : un livre, pour moi, est un ensemble de livres constitués de fragments. La structure qui soutient chaque livre, en assemble les fragments, est en réalité la structure d'ensemble, celle qui unit les livres, tous les livres - et je ne sais, bien sûr, combien il y en a, puisque je suis vivante, espère n'avoir pas terminé... 
Qu'on ne s'y trompe pas : tout cela me paraît sans rapport avec le mot oeuvre  : je continue, en effet, à penser l'écrit sous forme de fragments. Par contre, avec le mot site, on peut réfléchir... Je vais néanmoins continuer à employer le mot livre, comme je dis écrivain. Simplement, le sens (dans mon esprit, une fois de plus) s'est, depuis l'enfance, déplacé.
(et si ça ne va pas, il n'y aura qu'à inventer un mot)
(désolée pour les italiques)














Aujourd'hui, quand je suis invitée à parler ce que je fais, à transmettre, expliquer (parce qu'un écrivain table ronde, performance, atelier), il arrive que ce soit par des gens qui n'ont pas lu mes livres. Pas encore, pas à ce moment-là, disons. C'est normal : je ne suis pas connue, les piles s'entassent, je le sais, ça ne me vexe pas, le livre est au-dessus, un autre prend la place, il y a une urgence... et puis, comme je viens de le dire, j'écris des trucs sans nom, des objets fragments, ça peut dérouter). N'empêche : il arrive parfois que je me demande ce que je fais là.

Mais il y a aussi ces moments de grâce où paraissent en ligne les articles de ceux qui m'ont lue - et avec quelle finesse, quelle attention, quelle acuité... Ainsi, à propos de Décor Lafayette, ces derniers jours me sont parvenus :

les déambulations de Piero Cohen Hadria à partir d'une place que nous partageons, celle de la bataille de Stalingrad. Comme Gilda Fiermonte dans son billet consacré à la vie moderne, il mentionne Simone Signoret
la magistrale analyse de Christophe Grossi (tout y est, ou presque, c'est pourquoi je vous conseille de lire son billet après mon livre, peut-être)
le tout aussi beau texte de Christine Jeanney, qui ne cesse de me faire cogiter depuis

Qui pourrait être mieux lue, je vous le demande ?
(personnellement, je ne vois pas)

vendredi 2 mai 2008

4. Paroles, La Pluie et le beau temps, de Prévert













Décidément, cette période de Château-Rouge, pourtant courte, ne veut pas disparaître si vite... Quelqu'un (je ne sais toujours pas qui) m'a offert Paroles de Prévert et je ne dois pas être vieille parce que j'écris mon prénom en grosses lettres bâton, au crayon de couleur bleu marine, sur la première page pour bien signifier que oui, il est à moi, ce livre sans images, ce livre pour adultes. Ce que j'apprécie alors, surtout, ce sont les caractères typographiques, le noir et blanc. M'en restera pendant longtemps un grand amour des Folios (j'aurai même du mal à concevoir que d'autres collections de poche existent).
Plus tard, vers le CE1, je découvre que certains des poèmes (Le Cancre, etc.) peuvent être appris en classe. Sentiment mélangé, entre plaisir de retrouver quelque chose que je connais déjà et déception de le voir banalisé. Prévert, dans les années 70, est cité à tout bout de champ : à l'école, dans les émissions pour enfants...
Plus tard encore, vers le CM1 (et nous avons encore déménagé deux fois, entre temps), je finis par avoir toute la collection : Histoires, Fatras, La Pluie et le beau temps...












Dans ce dernier, une "fausse" pièce de théâtre, Entrées et sorties, me plaît tellement que je l'apprends par coeur, connais tous les rôles. La scène se passe dans le salon d'un château. Devant le personnage principal, une duchesse autoritaire, les personnages meurent tous les uns après les autres : jardinier, duc, curé, fossoyeur, tout le monde y passe. Le plus marquant, c'est le médecin, venu au secours du curé qui agonise. Persuadé que la vie, comme la mort, est une épidémie, il déclare : Heureusement, un seul remède : la chirurgie ! avant de sortir un rasoir et de se trancher la gorge sur la tapis de la duchesse. Même "Du monde" (Et dire que j'attendais du monde!) tombe raide et meurt de peur devant le tas de cadavres. Pour finir, le jardinier se relève et explique à la duchesse qu'il a fait semblant d'être mort pour avoir la paix cinq minutes. Dans Entrées et sorties, il y a aussi un rôle de jeune première (assez peste, au fond), dont le jardinier est le grand-père. Nourrie comme toutes les petites filles d'histoires de Blanche-Neige, je résiste longtemps. Mais à force de relire la pièce je finis par me rendre à l'évidence : le personnage de la duchesse est bien plus intéressant que celui de Pervenche, la jolie blonde. Mieux vaut s'identifier à la première, rien à faire.
Très longtemps après, à l'âge adulte, je relis un grand nombre de poèmes de Prévert, pour voir. Et il m'agace, avec sa litanie de mots toujours les mêmes (soleil, sang, malheur, mer, jolie fille), moi qui pourtant aime tellement les mots les plus usités, concrets. Double tranchant que ce Prévert lu si tôt.

Un souvenir : j'avais dix ans à sa mort. J'étais en vacances chez mes grands-parents maternels. Pas osé demandé à mon grand-père, qui me faisait peur, la page du journal consacrée tout entière au poète, au type même du poète (une image pour tout le monde). Pourtant lui il s'en foutait complètement, de Prévert.