l'horloge de la gare de Chartres

l'horloge de la gare de Chartres

vendredi 2 novembre 2012

Pour toujours, par Olivier Hodasava
















Il dit : C’est marrant que tu habites un numéro impair. Moi, je n’ai jamais habité que des numéros pairs : 2, 2, 6bis, 86, 302, 52, 46… Je viens de m’en rendre compte en venant chez toi. Le plus étonnant, c’est que je n’y avais jamais pensé jusque-là.

Il dit : Évidemment, on n’a jamais fait le chemin ensemble alors, parfois, je me demande : quand tu viens chez moi est-ce que tu suis le même itinéraire que moi je suis ? je veux dire que moi je suivrais ? Par exemple, boulevard de la Villette sur quel trottoir avances-tu ?… Côté sud ? côté nord ?… Marches-tu sur le terre-plein central ?

Plus tard, il dit : Mais en fait, je ne sais même pas si ce territoire est tien, si tu t’y aventures, régulièrement ou non, je ne sais pas si tu descends de ta butte. En fait, je me rends compte que je ne sais presque rien de toi.















Il dit : Un jour que j’attendais devant chez toi, j’ai aperçu un couple – des gamins. Ils étaient assis à l’arrêt de bus. Ils semblaient seuls au monde. À aucun instant, ils ne m’ont remarqué. Pourtant, Dieu sait que j’ai passé du temps à les observer… Ils avaient l’air si heureux. C’est bête, mais je me suis demandé s’il fallait voir dans leur bonheur un signe – un signe de quoi ? à vrai dire, je ne sais pas.

Il dit : Un soir que je venais chez toi, je ne sais pas si tu t’en souviens, j’ai découvert ce panneau qui semblait d’un autre temps – le genre que l’on s’attend à trouver dans un roman de Modiano. Est-ce que tu vois duquel je parle ? Dessus, il était écrit : Les Hauts des Buttes Chaumont. C’était à l’angle de la rue Henri Turot. J’avais été heureux de te le montrer. Je me demande s’il existe toujours, s’il est toujours là.

Il dit aussi : Une autre fois, je ne suis pas passé par la rue Bichat, par la rue Louvel-Tessier. Non, je suis monté par la rue du Faubourg-du-Temple, par Belleville. C’est là que je suis tombé sur ce type adossé à son cube d’affiches – c’était devant le bâtiment de la CFDT. Des types, dans la rue, il y en a des tas dans le quartier. N’empêche, lui, je ne sais pas pourquoi, il m’a marqué. Je l’ai photographié. Et j’ai passé du temps ensuite à me demander à quoi ressemblaient ses journées ; à quoi ressemblaient ses nuits.















Il dit : C’est dingue. Je ne sais pas si tu as remarqué, c’est un peu comme si on feuilletait un album de famille. Moi, souvent ça me donne le vertige. On voit des images, des bâtiments, des paysages, et on se dit : tout cela a changé – tout cela n’existe plus. Pareil pour les visages : avec le temps, ils finissent par être flous. Un peu comme un souvenir qui s’efface. Ça pourrait être triste, c’est sûr, tous ces traits qui se gomment mais moi je trouve ça assez beau. Assez doux.

Il dit également : D’une façon générale tout a beaucoup changé dans le quartier, tu ne trouves pas ? Ici, un restaurant a fait place à une galerie d’art, là l’échoppe d’un fleuriste est devenue un studio de graphistes. Je ne sais pas si on y gagne. Mais la question est un peu stupide en fait. Tout finit un jour par changer, par disparaître. On ne peut pas lutter.
Sentencieux, il rajoute : C’est le mouvement de la vie.

Quelques secondes passent. Il dit : Mais les plus grands changements, c’est dans la rue Bichat qu’ils ont eu lieu. Une bonne part des immeubles, côté impair, ont été rasés : finis la boucherie, le plombier, le bar… Tu serais étonnée, je crois. À la place maintenant il n’y a plus que des palissades grises de chantier. Et au-delà, un grand vide.















Il dit : À l’époque, l’école Nationale d’architecture n’était pas encore terminée. Et le 9B où se retrouvent, je suppose, aujourd’hui les étudiants n’était qu’un local à louer. On pouvait encore deviner l’ancienne enseigne : ça avait été un magasin de moquette et peintures. De cette façade aussi, j’ai fait une photo. Elle n’est pas terrible. Mais bon, c’est une trace.

Il dit : plus haut dans la rue Burnouf, il y avait un petit chantier tout en profondeur. Je m’arrêtais de temps en temps pour observer l’avancée des travaux. Aujourd’hui, à la place, se dresse un immeuble d’habitation, trois, quatre étages, sans grand intérêt. Je ne suis pas sûr que passant devant on le remarque. Je ne suis pas sûr non plus qu’il soit facile, par exemple, de le dater – il a déjà quelque chose de vieux – de dépassé.

Peu après, il dit : Une autre fois, dans la rue Burnouf, alors que je revenais de chez toi, j’ai aperçu une couette, des sets de tables, un tapis mis à aérer sur le rebord d’une fenêtre. Le lendemain, ils étaient encore là, exactement à la même place. Et le jour suivant encore. Je me suis dit qu’ils étaient peut-être là maintenant pour toujours.


*
De chez toi à chez moi, ou de chez moi à chez toi en utilisant Google Street View, voilà ce que m'a proposé Olivier Hodasava dont, ce n'est pas compliqué, j'adore le carnet de voyages virtuel, Dreamlands. Allez, cliquez et laissez-vous porter : le monde entier est là, sous le regard d'Olivier dont l'utilisation de Street view et la capacité à se renouveler me laisse, chaque fois, admirative. Ainsi se propose-t-il de dresser une carte du monde des chaussures suspendues ; retrouve-t-il à Dallas une croix sur la chaussée qui indique où est mort Kennedy ; s'intéresse-t-il un jour à ce qui entoure les stades de football ; se rend-il à Paris, Texas ; s'imagine-t-il, à Porto Allegre, dans la peau de Britney Spears... Je n'indique pas ici les liens exacts et c'est intentionnel : mieux vaut s'y perdre.

Mon trajet jusqu'à chez lui se trouve... chez lui, ici.

*

Les vases communicants, dont on doit la recension à Brigitte Célérier et à Pierre Ménard (merci à eux), ne vont pas, bien sûr, en ce mois de novembre sans une pensée pour Maryse Hache.

jeudi 1 novembre 2012

territoire postal
















dans la main elle agite une herbe 
comme un souffle léger vers une amie
Territoire postal 3, Maryse Hache

J'ai lu hier soir, à la librairie La lucarne des écrivains (Paris 19e), le texte quinze cartes en hommage à Maryse. A la fin de la soirée, il m'a été demandé si je pouvais poster ici une photographie des cartes : la voici. Un peu surexposée, oui (lumière pâle venue de la fenêtre de droite) mais c'était ce matin ou jamais, je crois. Les disposer, appuyer, hop.

Merci à Angèle Paoli, Aurélie Tourniaire et Sabyne Huynh d'avoir accepté que je lise ce texte lors de la présentation de leur anthologie poétique francophone de voix féminines Pas d'ici pas d'ailleurs, parue aux éditions Voix d'encre. Et merci deux fois à Sabine, d'ailleurs, qui a montré les cartes pendant que je lisais : je me suis sentie cinq minutes dans la peau d'une prestidigitatrice avec acolyte, c'était bien !

Pour mieux voir les cartes, territoire postal avec ou sans roses, on peut cliquer sur la photo
sur ce lien, qui replace le contexte dans lequel elle ont été écrites 
ou encore sur cet autre, mot-clé qui permet de retrouver l'ensemble des billets #cartespostales.

mardi 30 octobre 2012

quinze cartes

j'ai dans un sac de toile blanc à pommes rouges offert par un ami allemand
(un homme doux et généreux cela a son importance)
quinze cartes signées M.H 
ou Maryse H
quinze enveloppes aux timbres choisis

ces cartes sont numérotées comme suit : territoire postal 1, territoire postal 2, etc.

la première représente les marais salants de la côte d'amour
il y est question de lumière oblique de septembre
le poème commence par ces mots : elle lança la vie par-dessus son épaule

la deuxième montre la grande forge de Buffon
pluie tonnerre forge tout se mêle
écrit Maryse

la troisième est une photo de l'Alhambra, Granada
je crois que c'est une mosquée
j'aime tellement les courbes les arcades
(moi aussi, Maryse)

la quatrième : le viaduc rue de Monthléry à Orsay
une photographie noir et blanc
paysage de ponts d'aqueducs de forêts de fenêtres

sur la cinquième, elle a commencé à écrire long, plus long, et a ajouté ("à suivre") un petit papier pour la fin de la phrase. 
La carte reproduit le visage d'une femme, image tirée d'une case de bande dessinée. De l'eau jusqu'au cou elle pleure mais annonce qu'elle s'en fout : plutôt couler que de demander de l'aide à Brad, est-il écrit en langue anglaise dans la bulle pensante. Cependant Brad est là, me rassure Maryse. Sur la plage, avec son acolyte, ils veillent la brune à la jumelle. 

le territoire postal 6 est de Jérôme Bosch : il s'agit d'une reproduction de Saint-Jacques et le magicien Hermogène. Par les mots de Maryse cela donne bouche d'oeuf, bec oblong, aile d'ange, escogriffe, papillon à fesses de biche et elle refait l'histoire : trois types viennent pour les vacances, surveillés par leur oncle et un de ses amis : petit rabougri
Maryse me parle à nouveau de la femme d'hier, baignée jusqu'à l'espace ouvert.

la septième carte, c'est un champ de blé de Georges Braque. 
revenir sur les lieux et voir le temps qui passe
grand remontoir de l'espace et du temps
et l'amie

la huitième, c'est le second cheval chinois de Lascaux II. courir courir une femme sauve son enfant de la cavalcade mufles et souffles et pour remercier la bête de lui avoir laissé la vie elle déposera sur le parvis de la grotte la terre brune et le liant
ce jour-là elle a tracé une fenêtre
clôt le récit

la neuvième expose le jugement dernier tel qu'on le voit à l'abbaye royale de Fontevraud, sculpté en tuffeau polychrome
ce tuffeau, justement : puiser aux carrières en pillant orsay direction st-germain en laye
un peu plus loin : 
c'est quoi cet amalgame de pierre et corps

la dixième carte m'envoie à Menton, Côte d'Azur. Il y est question de violette, dite timide, de multiples parfums.

la onzième, c'est Berlin, Potsdamer Platz. Et la forme d'une ville qui change plus vite, hélas... C'est une carte écrite dans un TGV en duplex avec arrêt à Angoulème ; paysage-ville d'arbres et d'herbes de champs de céréales quelques maisons passent

ah j'aime tant la douzième, carte publicitaire dont Maryse a maquillé la marque pour garder trip et, plus loin, ose. Elle représente des pieds avec chaussures de différentes couleurs (dont rouge, turquoise). Et Maryse me dit  plusieurs fois 
marche écris 
va parcours la terre de ton pas ailé

le territoire postal 13, ce sont douze bols impériaux. Au dos elle boit du thé, du bouillon, des herbes à tisane.

l'avant-dernière carte représente une toile de Christian Dotremont et Asger Jorn sur laquelle est écrit : Je lève Tu lèves Nous rêvons
elle rêve de cartes elle lève la main dit Maryse

la quinzième est une aquarelle, Clématite rose (Henri Berger, 1902). 
sont décliné(e)s ces roses qu'elle a tant aimé(e)s
la dernière phrase est pour moi
je n'ai pas su répondre aussi beau, aussi bien 
je n'ai dit que merci

mais voyez quel est mon trésor

dans le sac ce jour
quinze cartes quinze enveloppes
et des pétales de roses

vendredi 26 octobre 2012

Maryse















elle m'avait dit lundi j'ai des fenêtres à te donner et j'ai écrit le billet d'hier sans savoir où elle était partie l'ai su une heure après ai décidé de le laisser : il est écrit pour elle et au présent, voilà qui est très bien

elle nous a dit qu'elle écrirait la semaine suivante au semenoir nous nous sommes quittées dans un rire et je la crois je sais que oui ses textes sont là et bien là















reine du rebond 
de la surprise 
de l'écho
de la vibration

jeudi 25 octobre 2012

d'autres fenêtres









































Je cherche des photos pour toi, d'autres fenêtres, et ce qui me vient ce sont ces arbres, plantes dont tu connais chaque nom.



























Je cherche des baleines paysages, un hippopotame apparaît, il vit à Berlin peu importe, je cherche partout dans le monde ce qui se trouve à nos fenêtres.































Vrai, faux, je cherche ce que je n'ai pas vu, que les autres auront vu pour moi, ce qui s'absente, se réinvente, étend sa route à ton jardin.














une collection dépareillée








































fenêtre ouverte
passe le chat roux

vendredi 19 octobre 2012

Saint-Brieuc, dernière















Les ateliers sont terminés, le festival bien entamé. Dans l'intervalle j'ai collecté des fenêtres et des pavés.






















Les pavés, je savais que je les photographierais avant de partir. Les rideaux, par contre, je suis souvent passée sans les voir. Quartier résidentiel que celui de la maison de Louis Guilloux, dans lequel les rideaux sont blancs, les rosiers taillés, les travaux nombreux.


















Comme toujours, les parcours comptent des points d'attache : les fenêtres en avancée, avec colonnes, sont celles de la maison du boucher (gratin de courgettes carottes, hachis parmentier) ; la rue Chateaubriand, fendue en deux, mène à la place Saint-Michel, première étape vers le centre-ville.















Descendre, tourner à gauche, passer devant cet ancien magasin de meubles qui rappelle les garages, galeries.














Et donc, les pavés. Grande diversité, rebonds de la valise à roulettes en direction de la gare (discrétion garantie !). 





























Là, de quoi s'habiller, et un marchand de journaux (imaginer le monde, les poussettes, les vitrines, pulls, écharpes, robes et jeans).



































Enfin, avant de partir, se fondre un peu dans le décor/affiche, avec l'envie de revenir, de retrouver la ville,  et tous ceux rencontrés.

lundi 15 octobre 2012

Fenêtres de Saint-Brieuc #5



























































Ploufragan, Saint-Brieuc, fenêtres, fils et ponts : des lieux parfois difficiles à photographier, ceux que je croise, sans savoir au juste pourquoi. 
Se donner le temps de marcher hors plan, durant cette dernière semaine, tout en ayant maintenant quelques repères tangibles (la rue du Port, l'église Saint-Michel, la zone pavée piétonne et son manège ancien, la librairie Le pain des rêves, qui n'a pas de site, les Champs, qui en ont un, la rue qui grimpe vers la gare...) : peut-être.
Rapporter d'autres images ? Je ne sais.
Voix et silhouettes au  détour des rues vides : comment photographier le silence ?