l'horloge de la gare de Chartres

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jeudi 25 juillet 2013

Mes demoiselles #12

(feuilleton terminé)


Y retourner encore, au décor, fixé sur la pellicule. Je voudrais revoir les couleurs passées de la VHS avant le jaune cru, les contrastes francs du film restauré. Je voudrais revoir ce que je ne vois plus, à force de boucles depuis tant de temps. Mais l'oeil s'est usé. Restent les dialogues.

On court, on file, on grimpe les marches, ferme la porte, s'assied. Plus tard il y aura le magnétoscope, le lecteur DVD, le retour en salle (surgiront alors les taches de rousseur de Solange). Pour le moment, coeur et souffle calmes, sur l'écran s'invente le tracé léger des demoiselles, cheveux pâles, foncés, robes sixties plissées, chapeaux et bérets, tout cela, toujours, dans un mouvement de barcarole :

la ronde, l'hésitation, le changement, le semi-mensonge
le hasard, le destin, le désir et l'indécision
les
l'argent ? pour l'instant n'y pensons pas
nos lendemains sont incertains
les
je ne connais rien d'elle et pourtant je la vois
en déclinaisons successives

et peut-être surtout le
mais que sais-tu de moi toi qui parles si bien ?


Deux femmes libres dansent dans la ville inventée.

mercredi 24 juillet 2013

Mes demoiselles #11

(feuilleton bientôt terminé)


On court, donc, vers la légèreté, vers cet instant de grâce qui ne verra pas Delphine rencontrer Maxence, direction Paris. On court vers le dîner en alexandrins, vers Bill et Etienne qui sont beaux quand même (Etienne surtout) mais un peu triviaux. Vers la mer cachée, les rues adjacentes. Vers les prédictions, si douces à entendre (Vous allez devenir une grande compositrice, mademoiselle Solange, une grande compositrice !) et le désir qui flotte, ciseaux en l'air, quand s'invite l'inceste chez le marchand de musique. Vers ce qui s'impose : les façades repeintes, le bassin à voiliers. Eté éternel, comme si Françoise D. n'allait pas...

On file vers le café de madame Yvonne, la caserne de Maxence, la maison du crime. Vingt-cinq ans plus tard la mairie de Rochefort offre un dépliant, circuit des Demoiselles, tandis qu'Agnès V. tourne ce qu'elle appelle des boni. Les deux heures de film sont maintenant ancrées dans un monde tangible où il peut pleuvoir, venter, manquer d'eau. La ville réelle existe.

mardi 23 juillet 2013

Mes demoiselles #10

(feuilleton à épisodes courts)


Etre Solange, Delphine, parce que le monde s'accorde à ce qui les guide, malgré tout. Etre mauve, blanche, rose, être le liseré de la robe qui indique l'humeur et comment progresse l'intrigue (on tournoie, ça change, disions-nous). Puis, lorsque le rouge paraît (de superbes robes de reines achetées on ne sait où, échappées de leur boite) l'une demande à peine, à l'autre, en chantant : 

Tu n'as pas peur qu'on fasse un peu putes ? 
Tiens c'est drôle, je n'avais pas pensé à ça.

La peur n'y est jamais.

lundi 22 juillet 2013

Mes demoiselles #9

(feuilleton de juillet)


Regret d'avoir menti. Regret d'avoir perdu quelqu'un en route. Regret léger de vous quitter, amant, parce qu'un marin a les yeux de la même couleur qu'un tableau. Nul regret de perdre un travail (nous sommes dans les années 60) ni d'oublier celui qui préfère l'argent à soi-même. Regret d'avoir refusé le nom de Madame Dame. Regret fugace de la ville d'enfance mais espoir droit devant (Paris !). Regret sans regret, vies ratées pour des prunes où tout se rétablit, où tout réussira d'un claquement de doigts (Je me fais engager au Concert parisien et Delph' à l'Opéra. Ah on ne va pas moisir ici !).
Regret sans regret. Il y a pourtant la pension, l'abandon, la guerre. Il y a le chagrin d'amour, le meurtre quand la femme se refuse. Une ancienne danseuse des Folies Bergère, premier prix de beauté et de danse légère démembrée, les morceaux rangés dans la malle : ainsi va l'ordre du monde.

Ca va mal partout, dit-on au café tandis que les bourgeoises sautillent, bel enfant en main, sur la place Colbert.

vendredi 19 juillet 2013

Mes demoiselles #8

(feuilleton)



Delphine quitte l’appartement, a rendez-vous avec Guillaume (je n’y serai jamais). Elle croise Etienne et Bill, passe devant le café de sa mère où la rêve Maxence, dont elle rêve aussi : sur si peu de distance quatre histoires d’amour sont possibles, alors, aucune si c’est vraiment d’amour qu'il s'agit. Cependant du soleil, des rues en fête, jolies jambes de la fille qui danse pour aller quitter son amant : nous n’en demanderons pas davantage. Les bornes d’incendie sont orange, les passants suivent le rythme, nous soulèvent, nous encouragent, nous offrent l’avenir au tournant de la rue.

Delphine quitte l’appartement : que fait Solange ? Elle va chercher le petit frère à l’école. Ou du papier à partitions. Ou passe au café voir sa mère. Chaque fois : un homme, une vie qui s'amorce. L’avenir au tournant, on l’a dit. Il suffit d’opter pour une activité, l'existence en est bouleversée – ou pas encore. On ne peut pas le savoir à l’avance alors dansons, tous passants, tous voisins dans l’abandon. L’ennemi ce serait le regret. Il est omniprésent, bien sûr.

jeudi 18 juillet 2013

Mes demoiselles #7

(feuilleton d'été paraissant plutôt en juillet)


Les Demoiselles en boucle et donc le générique, à nouveau : premières notes au soleil, il faut passer le fleuve, les chevaux s'impatientent. Odeur de paille, d’essence, kilomètres avalés et le tee-shirt qui colle au dossier dans le camion, ouf, voilà Rochefort. Ils se déploient, filles et garçons, en éveil, fourmis dans les jambes : les filles ont des airs de Gavroche, les garçons de premiers de la classe qui auraient appris la souplesse. Ils fument. Ils s’installent sans en avoir l’air. Sont venus bousculer la ville, lui vendre des motos, bateaux et lui prendre ses belles en lui lançant des confettis. Sur la place, des fanions de couleur conduisent à l’appartement des demoiselles encadré par des volets roses. Parquet ciré. Barre et murs blancs. Solange au piano, Delphine en justaucorps font répéter à dix filles un garçon le ballet de la kermesse.

Le bras, en cercle, la jambe, en rond, le dos, bien droit. Les petits rats s’en vont. Et voilà le travail. Terminé (en bas la vie s'impatiente).

A quoi servent les chevaux aperçu en première minute ? A rien. Ensuite ?

mercredi 17 juillet 2013

Mes demoiselles #6

(feuilleton d'été)


A dix ans, être Delphine parce que Catherine Deneuve, Peau d’âne, parce que blonde, parce qu’elle danse, quitte Guillaume Lancien, le vendeur de tableaux qui tire au pistolet et la prend pour une bille.
Etre Delphine mais être aussi Solange, pour sa voix grave, parce qu’elle compose, est inspirée, rencontre Gene Kelly dans la rue.
Etre Delphine, Solange parce qu’ensemble sont une force. Parce que, jumelles, elles se ressemblent, contrairement à ce que dit le film et parce qu'elles virevoltent, prêtes aux rencontres sans se laisser faire. Parce que la ville ne les écrase pas, au contraire.
Etre Solange, Delphine parce qu’elles sont du signe des gémeaux, ont grandi sans leur père, savent qu’il a sur la joue le grain de beauté du dos, vu lorsqu’elles entrent en scène, décolletées à l'envers.
(un jour dans le miroir se découvrir le même)

Etre les demoiselles pour ce qu’on ne voit pas d’elles.