l'horloge de la gare de Chartres

l'horloge de la gare de Chartres
Affichage des articles dont le libellé est Fenêtres open space. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Fenêtres open space. Afficher tous les articles

vendredi 23 décembre 2016

rails, visages, façades et courbes


Apparences (4K) from Claire&Max on Vimeo.

Découvrant à l'instant cette vidéo sur un réseau social, avant même de lire l'article qui l'accompagne je me souviens d'une phrase de Fenêtres écrite il y a maintenant quinze ans, où j'imaginais faire tomber du doigt les façades des immeubles tout en poursuivant mon trajet sur la ligne 2.

Il ne s'agissait pas, comme ici, de révéler en creux quelque chose du Paris touristique, image véhiculée par les films de Woody Allen, par exemple. C'était, dans un même mouvement, faire de la ville un jeu de construction, ôter la façade comme chez Perec et s'abstraire de la brutalité, de la violence de l'environnement dont je ne parlais pas dans le livre.
C'était encore quitter le chemin tracé sans le perdre, sans descendre du wagon ni balancer par-dessus bord un travail dont j'avais besoin. Se dire qu'on pourrait imaginer ce qu'il y a derrière les façades sans vraiment le faire, ou alors très vite, placer un paquebot, une grotte, une prairie. Voir large, surtout dans les courbes c'était ça aussi me disais-je tandis que le métro retournait sous terre.

L'année 2016 aura été très très peu voyageuse, je m'en rends compte ces jours-ci. Manquent les lieux inconnus, les sensations nouvelles qu'il serait bon de temps à autres de trouver ailleurs que dans l'écriture et les rêves. Ne pas réduire le champ, jamais. 


Pour l'instant, être là encore, à New York, à tourner autour du sujet. Pour découvrir ce qu'il y a derrière le masque ? Non, non, au contraire : travailler la surface sans discontinuer.

Terminer ce livre, lui trouver une place et partir. Vouloir partir, comme mon personnage d'Une ville au loin mais sans se dépouiller de tout au point où il le fait - ne lui reste au bout d'un moment que la ligne abstraite des champs à travers la vitre du train. Tout englober, tout prendre, comme au temps des grands magasins.
Tout observer : juste un peu plus loin.

dimanche 9 octobre 2016

mobile immobile



Brusquement cette vidéo de 2008 revient à la surface, par le commentaire d'un inconnu dont YouTube m'informe, par le désir de la regarder à nouveau puis, après avoir observé ce qui a changé, a disparu, s'est modifié, par celui de la poster sur un réseau social, ce qui provoque une réflexion nouvelle, celle d'un ami cette fois qui reprend son commentaire dans son journal filmé, et le prolonge.

Incapacité de se fixer, de travailler de façon classique ; livre qui se lit le temps d'écouter un disque ou de faire un trajet de métro ; traversée de la ville d'un quartier populaire au boulevard figé dans son luxe ; décors mouvants, inamovibles ; bifurcations, embranchements, temps de pause : le mouvement et l'immobilité m'occupent depuis que j'écris, se répondent, circulent. Mobile immobile, tel était le titre d'un livre sur les musées que j'ai abandonné, auquel je ne pense plus tandis que le bruit, la photographie, le cinéma, la nage viennent pêle-mêle lancer les suivants - ce qu'on fuit, ce qu'on épingle, ce qui nous parasite, nous obsède, tout se croise et croise les phrases, les images de ceux que je lis, suis, regarde. 

Alors, que dire d'ici, que dire de cette vidéo ? Bien sûr, ce qui me vient ce soir et ne s'y trouvait pas à l'époque, ce sont les silhouettes, les visages des réfugiés dont les tentes, les cartons, les matelas s'entassent à La Chapelle, à Stalingrad, à Jaurès, à Colonel Fabien, sont chassés et réapparaissent depuis des mois. Qu'on aperçoit chaque jour à la vitre de la ligne 2 avant ou après la rotonde, le long de l'avenue de Flandre ou du boulevard de la Villette. Impression d'un mouvement, d'une boucle, d'un sur-place perpétuels, d'une inertie, d'une accélération terribles, et je me dis soudain que 2008, année de cette vidéo, année dite de la crise - mais elle n'était encore qu'américaine -, me paraît une sorte de curseur placé entre 2001, année où j'écrivais mon livre, et toutes les bascules de 2015. 

En 2008, je croyais ne filmer que du très quotidien, pris un jour d'été avec un camescope de poche à tester pour un magazine qui n'existe plus, consciente tout de même que ce qui nous paraît anodin prend une épaisseur, une étrange valeur au fil des années (sujet de départ de Décor Daguerre, disons). Il ne s'agit pas de nostalgie, plutôt de stupéfaction née du mouvement même du film, de sa proximité mimétique avec ce qui fut. Il s'agit aussi des traces invisibles de la guerre et de la misère quand je crois seulement scruter le squat dont j'aimais la façade, remplacé par un immeuble qui me plaît aussi. Depuis le début, le monde entier se précipite entre les cinq stations de ce trajet, même à regarder un homme en chemise, même à écouter une voix d'enfant. 

Pour écrire ce post je tape "Facebook", "réfugiés de la guerre civile syrienne", "politique de la ville". Je retourne à la vidéo, ne sais plus de quelle année je parle pour finir. S'il y a déjà des militaires partout ? Des publicités de la RATP dignes de 1984 ? Non, pas encore : voilà qui signe l'époque, la nôtre, celle d'après le curseur. Restent les feuilles des arbres, la tête de l'une sur l'épaule de l'autre dont on espère qu'ils nous relient encore. 

Il s'agit en tout cas de l'écrire.

samedi 23 juillet 2016

Journal de l'été #4



















vendredi

Avenue Jean Jaurès il y a ce balcon, rouge et seul au monde, sur une façade blanche. Un homme, une femme y passent-ils la tête, parfois ? Se penchent-ils ? Observent-ils les élèves du cours Florent situé tout à côté ? Ce sont des questions de rien, des questions de fenêtres, les mêmes que celles que recense mon livre écrit il y a une quinzaine d'années maintenant. 
Le soir de la finale de l'Euro, je discute avec mon amie, la céramiste Christine Tchépiéga. De sa cour, on entend les rumeurs du match, les exclamations des gens en terrasse sans en deviner davantage. Elle me montre le premier des objets (sculptures ? comment nommer ce qu'elle est en train d'inventer ?) à l'intérieur desquels on pourra lire des extraits, très courts, de Fenêtres et de Décor Lafayette. Ce qu'elle me présente, qui n'est pas encore terminé, a déjà sa forme définitive, s'inspire du passage dans lequel un grand-père fantasmé, vivant dans un squat, boit son café au bol en regardant passer les métros de la ligne 2. On dirait une sorte de maison-salon, ou chambre, ou fenêtre, épurée et abstraite, intime. Tel quel, c'est déjà magnifique. Je suis très émue de cette connivence amicale et artistique. Ce que Christine crée à partir de ce que j'écris, je n'aurais jamais pu l'imaginer, me le représenter. Au moment où je le vois pourtant, l'évidence me traverse : je reconnais ce qui n'appartient qu'à elle. Le plancher de la pièce qu'elle invente, ce sont les rideaux du squat ; le bol résume tout entier le grand-père ; la forme du toit rappelle une phrase qui n'apparaît plus dans le texte...
C'est peu dire que j'ai hâte de découvrir la suite. Que va-t-elle faire de mon passage sur la violence de la ville, écrit en franchissant les voies de la gare du Nord ? Comment présentera-t-elle Mademoiselle Lapierre, la géante du Palais royal ?


Une des toiles de Christine, peinte à partir d'un texte que je lui avais confié il y a plus de vingt ans, fait apparaître dans un cadre un viaduc ou le pont d'une voie ferrée. Je l'ai sous les yeux au moment où j'écris, où je poste cette photo de mon carrefour, panneau d'aluminium croisé en revenant des Buttes Chaumont qui se déchire et le distord, l'amenuise, le réduit, l'inverse. Je regarde la photo, le tableau, à l'abri dans ma chambre. Je pense à mes questions de rien prolongées par bien autre chose : en bas de l'avenue ce matin, la police évacuait les centaines de migrants qui campaient depuis plusieurs jours entre Colonel Fabien et Jaurès. Une vidéo tourne sur les réseaux depuis tout à l'heure. On voit avec quel mépris, quelle violence un policier s'adresse à une jeune mère avec bébé. Le commentaire précise qu'un autre policier (si j'ai bien compris) a balancé trois coups de pied dans la poussette où le bébé se trouve.
Comment tenir encore ce journal, avec toute cette honte ?


La nuit, depuis deux nuits, entre trois et cinq je me réveille. Je regarde dans la pénombre ma bibliothèque. 
Et pendant que j'écris, onglet ouvert sur les réseaux pour retrouver cette vidéo prise à Jaurès, c'est d'une fusillade à Munich qu'il s'agit maintenant. Plus question de terminer cet article. Tout est suspendu.

samedi
 


 Je pense à ceux que j'aime.

Hier, je me disais en arrêtant d'écrire : j'aurais tellement voulu parler de L'aiR Nu encore dans cet article, de cette force que nous donnent depuis quelques jours ceux qui nous ont soutenus, ont permis le succès de notre appel. De ces plus de cent trente personnes avec nous.
Si je poste ces affiches déchirées ce n'est pas pour la déchirure, c'est parce qu'en les voyant dans le métro j'ai pensé à Pierre Ménard qui les collectionne et qui, sous son nom de Philippe Diaz, préside notre association tandis que Caroline, sa femme, est notre trésorière. C'est une façon de les embrasser, de se rappeler un verre pris en leur compagnie à rire, à discuter, à cogiter l'Ulule.

 













Si je poste ces deux couvertures de livres maintenant, nouveaux extraits de livres lus et mis en ligne dans la rubrique 36 secondes de L'aiR Nu, ce n'est pas pour faire de la pub mais pour dire que ces voix, J.B Pontalis parlant de l'importance des fenêtres, Annie Leclerc des bienfaits de l'eau, ce ne sont pas que des douceurs consolatrices, des questions de rien. Ce sont, quoi qu'on en dise, des formes de résistance.



Retournons-y. Retournons lire.

mardi 16 décembre 2014

LVIR #11



















Au moment où j'écris ces lignes, la compagnie Les Pièces détachées est en train d'improviser à partir d'un extrait de Ile ronde, monologue de la jeune fille fatiguée par ce beau parleur d'aviateur qui lui vrille la tête. Nous sommes à Besançon, à la Rodia.
Ce matin, dans ces lieux, j'ai vu Dita Kepler apparaître, se courber, se cabrer. Hier, le géant sortir de son puits.
Hier Laisse venir a croisé Franck, à mon grand étonnement.

Au moment où j'écris ces lignes, c'est l'homme inquiet de Fenêtres qui surgit sous une forme double, homme, femme, femme gracile, homme grand, incarnant à eux deux par éloignements, par rapprochements ce voyageur qui ressemble à Humpty Dumty, crie sur le quai parce qu'il est sourd, parce qu'il a peur que le métro parte sans lui, ou avec lui, que les portes se ferment, s'ouvrent... 

Au moment où j'écris : j'écris "en direct",  sans recul, en écoutant les voix, la musique, les touches du clavier. J'écris et je regarde, j'écoute et mes livres se transforment, quelque chose se déplace, devenu matériau.

vendredi 15 février 2013

Fenêtres de Roubaix

































































Je n'ai presque rien vu de Roubaix, si ce n'est le collège Anne Frank, tout neuf, en voiture le quartier autour, et déjà Lille d'où repartir en train (la place de la gare de Flandres, le matin, toujours un choc ; au retour Lille Europe, araignée noire aux quatre vents).
Pas vu grand chose mais reçu un très bel accueil (grand merci, en particulier, à Nadia Djerdem), et je me réjouis de revenir, en avril, mai prochains. Les élèves de troisième rencontrés hier auront lu Fenêtres, me feront alors, je l'espère, visiter la ville.














(je n'ai vu sur fond de neige que des briques rouges on ne peut plus variées, comme sont les pavés de Saint-Brieuc)

Au retour, à ce qui ce jour-là m'a fait plaisir et rire s'est ajoutée la lecture (une heure de TGV à peine) du Livre du bonheur de Nina Berberova, dont voici une fenêtre : 

(Vera, une petite fille, vient de faire la connaissance de Sam, enfant découvert inconscient dans un parc, auquel elle s'attache instantanément. Elle découvre qu'il s'agit de son voisin d'en face)

"La maison d'en face, pareille à un navire, a accosté au quai de Vera ; il semble que ce matin encore il y avait à sa place un terrain vague - elle a été bâtie en une heure, puis occupée par des gens, dont on a soudain appris tant de choses, et le garçon, venu d'un lointain inconnu, s'est révélé un simple voisin -, l'apprivoiser, le retenir, ce n'est pas possible. On va maintenant venir le chercher et l'emmener."

"(...) il ne restait de tout ce terrible et extraordinaire rapprochement qu'une seule chose : elle pouvait maintenant passer des heures à regarder une fenêtre de l'autre côté de cette large rue hivernale, qui elle aussi, depuis ce soir-là - tout comme cette ville, le monde -, était un peu devenue sa propriété."

dimanche 10 février 2013

Crossroads / 21















Je tiens cette rubrique, Crossroads, depuis assez longtemps. Sans que cela soit net elle est, disons, trimestrielle. A croire qu'une fois tous les trois mois ce que j'écris se croise tant qu'il me faut y voir plus clair : je débroussaille ici, alors, directement dans l'interface. Comment retrouver le fil, cette fois ? Par livres ? Par liens ? Par lieux ? Essayons peut-être les trois...

Ainsi, il y a Fenêtres (le livre), oui, une fois de plus. Je pars jeudi à Roubaix en parler à une classe de collège qui, ensuite, va l'étudier. Joie, bien sûr, de voir le texte continuer à vivre, et curiosité de savoir ce que des élèves de quatrième y verront. Pour s'y rendre, il faut s'arrêter à Lille : première fois que je suis invitée dans le Nord, ce n'est évidemment pas anodin. Je l'ai espéré et redouté, cette invitation, quand j'écrivais FranckJ'avais plus peur encore d'aller à Nantes. Pourtant, il y a trois jours, au Lieu Unique, jamais dans mon esprit ce livre ne fut présent. Enfin, pas vraiment. La ligne quasi droite hôtel-LU, LU-hôtel, a fait court-circuit.















Il y eut également une belle bifurcation, le vendredi matin, jusqu'au lac de Grand-Lieu : l'association L'Esprit du lieu va m'accueillir fin mai pour quinze jours, et me recevra à nouveau en novembre, avec publication à la clé (différente de Décor Daguerre). Je me suis entendue dire : d'accord, il y aura un livre mi-2014. Vertige d'une commande ferme, même si, dans le cas de Cowboy Junkies, il y avait également un texte à rendre, un thème, un nombre de pages...  Et grand grand plaisir de savoir que ce sera un livre papier avec photos, et déclinaison numérique. 
Première chose que je sais de l'année 2014, aussi, tandis que 2013 s'avance.















Comment continuer ? Nous en sommes déjà à tant de fils... Fenêtres est par exemple lié à un texte inachevé, Au 103 bis, trajet perpendiculaire auquel je ne pensais plus. Mais voici qu'une maison d'édition le découvre dans la revue d'ici là, demande à en éditer un extrait pour une anthologie (le thème : Paris et le désamour). Ce qu'elle veut publier, c'est un passage dans lequel je dis du mal, en apparence, de l'avenue de Flandre, du quartier Stalingrad. Or, il s'agit précisément d'une tentative de réconciliation avec le lieu, non d'une dénonciation, d'un dégoût (voyez comme c'est moche chez les pauvres), ce qu'on ne perçoit pas dans l'extrait. J'ai donné mon accord, sous réserve que le mot réconciliation soit présent. 

La place de la Bataille de Stalingrad est également présente dans Décor Lafayette, c'est même le point de départ du véritable trajet du livre. DL, donc, enfin sorti en librairie, et dont je vais aller parler à France Culture mardi (dans Le Carnet d'or, émission diffusée samedi, si j'ai bien suivi). Pas sûre d'être très brillante (en sous-régime en ce moment), ce qui n'est pas le cas de Claro, qui a mixé "ma" place avec celle de Butor, excusez du peu, parce qu'il nous lisait en même temps. Son texte est d'une justesse... Vraiment, merci à lui. Il avait d'ailleurs déjà mentionné mon livre une première fois, parmi les parutions de janvier : c'est ici
Merci également à la revue d'ici là et à Joachim Séné pour leurs présentations de DL - dans ce dernier cas, me voilà nantie de 2m20 potentiels, métamorphose inespérée !















Stalingrad, la rue Lafayette : on les retrouvera lors de la première soirée liée à ma résidence au centre Cerise, rue Mortorgueil, à Paris. Le 6 mars, en effet, à 20h30, nous ferons, Jean-Marc Montera et moi, une lecture musicale de Décor Lafayette. Il s'agit d'une lecture semblable à celle effectuée à Marseille en fin d'année dernière au théâtre Les Bancs publics. Attention : pour des raisons liées à l'acoustique de Cerise, elle aura lieu au théâtre Jean Dame, 17 rue Léopold Bellan, dans le 2e (métro Sentier).

Mais c'est bien à Cerise, par contre, au café Reflets, que la soirée suivante a été programmée, le 21 mars. Il s'agira d'un Pecha Kucha sur le thème du terrain de jeu (à écrire également, si l'on veut, sans le u), pour lequel j'ai invité (attention, en ordre ordre alphabétique et roulements de tambours) : Emmanuel Delabranche, Olivier Hodasava, Juliette Mezenc, Cécile Portier et Mathilde Roux. Pas question de faire autre chose ce soir-là que de venir les écouter ! 
A savoir : toutes ces informations liées à ma résidence sont également accessibles sur remue.net dans une rubrique dédiée, dont voici le lien.















Puisque les choses se croisent, il ne faudrait pas oublier de dire que c'est à Cerise, dans une salle verte (renommée chambre verte, comme il y eut le magafiction), que j'entame maintenant la rédaction de mon Décor Daguerre. Possible que le traversent le quartier des Halles, et encore Montreuil, Epinay, Tremblay, ces trois classes trois villes que je continue de rencontrer, même si ce n'est pas toujours simple. Je ne sais pas encore... 
Chambre verte en sous-sol, oloé de fin de semaine au calme tandis que les Halles s'agitent.















Enfin, à propos d'Oloé, ça y est, le texte est en train d'être traduit en espagnol par les éditions Le Bateau. Il paraîtra, sans les photos mais avec dessins, en version papier, en septembre ou octobre prochain. Le Bateau a traduit et réuni il y a peu, sous le titre Todo esta perdido, les textes d'auteurs qui me sont chers : Emmanuel Delabranche, Christophe Grossi, Christine Jeanney et Joachim Séné. Les deux premiers seront à Barcelone vendredi pour présenter leur travail : bon voyage, bon séjour à eux... Et puisque l'on évoque la traduction, j'ajoute que ce que je lis en ce moment, chaque jour, se nomme Le journal de bord des Vagues : quand Christine Jeanney s'attaque à Virginia Woolf, on peut en suivre l'écume, l'écho. Feuilleton qui me procure, vraiment, un très grand plaisir.

*
Photos : Lieu Unique Nantes, lac de Grand-Lieu, place Stalingrad, centre Cerise, centre Cerise, mer de Wimereux.
Pour trouver le site lié à chacun de mes livres, il suffit de cliquer sur les couvertures situées à droite.

mardi 15 mai 2012

Fenêtres de Rouen (avec escaliers)















D'abord, la salle des pas perdus de la gare Saint-Lazare en véritable point de départ (du trajet, de la rencontre, du livre). En travaux depuis des mois et enfin accessible mais je ne voulais rien voir (pourtant, là où la mémoire m'avait fait défaut, au moment d'écrire, structure, escaliers, trouées vers la ville, tout demeure en place). 
Photo, n'importe comment, hop.
Ce qu'il fallait, c'était partir. 














Ensuite, l'école d'architecture : assister à un atelier, écouter les étudiants qui parlent de falaises, cap d'Antifer, port, digues, et s'il faut étirer, relier, interrompre, détourner le regard (voir l'exercice se situer). Observer les croquis, maquettes, comprendre à mesure qu'il s'agit de menace (la hauteur, le vertige, la mer qui attaque, les enfants qui pourraient se noyer). Mais que leur apporter, aux étudiants ?















La seule chose qui me venait, à découvrir les lieux, je n'ai pas osé la dire. Je pensais, au début : le type qui vit là (une seule maison dans la valleuse) doit être fou.

Et à y réfléchir, si j'avais dû écrire un texte sur le sujet, je serais partie de son regard, d'une distorsion possible (solitude des pierres, du vent, et si soudain devant lui des gens nagent et mangent, rient, courent, s'embrassent, comment ça se répercute, à l'intérieur de son crâne comme entre les falaises)















J'ai pensé que c'était absurde, à dire, que ça ne leur servirait à rien.
exercice avec abstraction 
faite des personnages
et puis, évidemment, j'ai l'esprit d'escalier
(cependant, le texte, je le vois)


Grand merci à Emmanuel Delabranche et à Marie-Laure Crespin, qui a réalisé l'affiche reprise dans le billet ci-dessous, pour leur invitation et leur accueil, que ce soit à l'école ou Café perdu. Pour jongler entre Fenêtres, Franck, Cowboy Junkies et Ville haute, leurs histoires de façades, travail, rue(s), il fallait trouver un point d'équilibre, ce qui ne se fait pas seul/e. Merci à eux, ainsi qu'à tous ceux venus m'écouter.

vendredi 11 mai 2012

A Rouen lundi



















Lundi prochain,14 mai, je serai donc à Rouen pour deux lectures : la première, consacrée à Fenêtres Open space, aura lieu à l'ENSAN (Ecole supérieure d'architecture de Normandie) à 14h, en amphithéâtre, devant des étudiants, mais les auditeurs libres sont les bienvenus. J'avais découpé le texte d'une façon particulière à Marseille avec le guitariste Jean-Marc Montera, et c'est ce montage que je proposerai - mais sans lui, cette fois. Cette version en musique peut être écoutée ici.

Seconde lecture à 19h, au café perdu, qui consacre la soirée à mon site, Dans la ville haute. Je pense effectuer une lecture croisée de Franck et de Cowboy Junkies accompagnée d'une projection de photos dont certaines sont tirées du site, mais dont la plupart seront inédites : nouvelle façon, pour moi, de retracer en partie le parcours de Franck, de la gare du Nord à Béthune. 

Un parcours devenu, au fil du temps (mémoire perdue, à éclipses, erreurs et rajouts ; écriture qui transforme ; images des lieux qui montre autre chose) de plus en plus fictif, peut-être.

mardi 13 septembre 2011

L'oloé initial : la bibliothèque

En 2006 j'ai passé l'été, en Italie, à écrire un texte destiné à un dossier de remue.net, Bibliothèques en littérature, sur une proposition de Sereine Berlottier. 
C'est un texte qui tourne autour : commence par s'intéresser au meuble, à la pièce (la bibliothèque photographiée à plusieurs reprises dans ce qu'on appelle un beau livre, puis dans un magazine de design trouvé dans un train) ; parle ensuite des entassements ; du dégoût que certaines lectures obligées provoquent ; évoque pour finir ce qui, réellement, s'inscrit sous ce mot de bibliothèque.

Je le retrouve ce matin. En cinq ans, les choses ont évolué. Lire ? Toujours autant, mais sans doute autrement : davantage sur écran que sur papier ; ou des manuscrits ; plus de services de presse mais des empruntés, prêtés, achetés, parus il y a longtemps ou la semaine dernière. Livres numériques et fragments de sites, romans inconnus, classiques, venus des rayons, des conseils d'auteurs que j'aime. La bibliothèque ? Me sert de bureau, de résidence, de lieu où passer la journée.
Ce qui a changé, également, c'est ce que ce texte a changé : c'est grâce à sa publication par remue.net et le petit lien tout en bas que Fenêtres, qui avait cinq ans déjà, a fini par être publié.

Je fête ces cinq, ces dix ans de Fenêtres en le mettant ici.
(attention c'est long, et sans photos, même !)

Merci à Sereine.

Centre du monde


une pièce carrée au parquet clair, aux étagères bleu pâle, numérotées,
soutiennent des livres de même taille, parfois reliés mais qui semblent friables, comme couverts de pâte feuilletée. Au premier plan, un globe terrestre sous une couche de poussière, au fond un escabeau bleu pâle
trois marches
musée ethnographique en Suède.

jusqu'au plafond des livres reliés, taille diverse et rangs serrés, pas d'échelle. Trois tables pour six personnes chaque.
trompe-l'œil d'un palais de Cordoue.

une pièce meublée laquée de blanc, au centre une table noir et blanc, autour six chaises noir et blanc, leurs clous de tapissier très blancs, le tout sur tapis Art Déco (mais vague). Quatre livres, un classeur, une revue, en médaillon trois perruqués. Visages sévères, Salzbourg.

un salon, sa lumière, baie vitrée compliquée d'ouvertures, battants, poteaux et tringles.
Un mobile au plafond (ou un lustre ?), ses traits biffés en l'air des ratures suspendues, une sculpture bleu Klein sur une table basse.
La sculpture hérissée une seconde table, plaids coussins et tissus un canapé laineux qui semble inconfortable (pas sûr), ses fauteuils s'y perdre s'y restreindre s'y ? Livres d'art dos de livres s'empilent n'ont pas de place et se serrent sur le mur. Paris.

une « maison provençale d'époque » (ou quelque chose comme ça). La pièce, carrelée de faïence, blanc et bleu, est petite et ovale, organisée autour d'un guéridon qui soutient quelques livres, un pot. Au fond, dans la courbe de la fenêtre, deux portes très discrètes (des passages secrets ?) lancent les bibliothèques au loin sur les côtés. Rayons drus, encastrés, chaque livre : une prise du mur. Le tout bien clos, évidemment un oeuf, pour lire à l'ombre dans la chaise-longue Duchesse.

in questo appartamento a Parigi, le salon, avec piano, donne sur un jardin-terrasse, chaises à l'assise rouge et blanc. Rayures. Une tête de chien en coupure nette posée par terre, à même le sol de tomettes (un bronze ?), est cachée par un guéridon. Baies larges.
Quant au piano, un droit, il obstrue la bibliothèque déroulée sur le mur du fond. Ses vitres, ses verrous, ses accès, bloqués dans la longueur reliures inutiles pour pages inutiles mots inutiles et quoi ?

un bureau encombré (deux tables, deux chaises, deux fauteuils et un lit plaqué contre le mur de gauche dans cette toute petite pièce), encombré par deux cariatides, très hautes, arrachées à quelle façade ? Dans les rayons beaucoup de livres et l'on soupçonne, minces dos de couleur sur l'étagère d'en bas, quelques BD en lutte contre leur port de tête.

ah, compliqué celui-là, on l'a cru scandinave ou d'un nord incertain. C'est un salon de lecture cheminée de briques rouges fauteuils modernes en bois tableaux pieux table basse qu'on aurait vue en Suisse. Des livres étiquetés : une salle d'institut ?
San Cristobal de las Casas, Chiapas, Mexique.

pièce basse de plafond, fort basse, on pense immédiatement cabine du capitaine. Photos d'ancêtres sous cadre, fenêtre à trois battants étirée en largeur. Au battant du milieu pose une panthère noire entre deux géraniums. Muguet sur le bureau. Les livres sont classés : là les reliés et en haut le vulgaire, casé dans l'étagère écrasée au plafond (mais elle court).
Suède.

on penche la tête à gauche pour lire le titre des livres. Chez le stilista di moda parigiano deux biographies (Lazareff et Mata-Hari), le reste on ne sait pas. La photo est prise à plat-ventre. Dans cette contre-plongée très marquée sous la table, sur le tapis, on lit bien ?

*

verrières patios hamacs balcons baldaquins et draps frais courtepointes escaliers persiennes chemin de table bouquets paniers tressés des rizières des cascades en arrière-plan peut-être des cuisines en pagaille des terrasses et la terre terre battue dalles vertes des lampes des tiroirs des panneaux une ombrelle l'océan en lucarne des pins et des mélèzes des torches de jardin dans la neige plantés
du bambou
fer forgé
dessertes tapis de bain

et pourquoi dans ce livre Il mondo in casa trouvé en Italie dans une maison louée retenir ces dix pages, elles seules, qui ne montrent que des livres, bureaux, bibliothèques, comment ils les disposent, comment ils les arrangent les gens qu'on ne voit jamais dans ce gros livre-là (un cube sur la table) Il mondo in casa, alors qu'elles sont à eux, les maisons dites du monde, et leurs objets les meubles et tout le paysage ? A cause de cet article seulement, qu'on aimerait bien écrire, sur les bibliothèques ?

Dans la maison louée, à plein, ceux qui viennent avant vous et ont choisi leur lit vous guident vers la chambre « à livres », un mur d'étagères sous une mezzanine, face aux fenêtres, aux collines. Des bouquins en allemand, en italien, français, n'en avoir presque aucun chez soi. Dans le livre plus tard, Il mondo in casa, trouvé au rez-de-chaussée, un cube sur la table dans un coin du salon, rêver et s'énerver sur les dix pages feuilletées, photos de livres serrées sous empilement de clefs, bocaux, boîtes de conserves, fragments, matières et pigments qui font le bonheur du photographe, une déco joyeuse, posée, qui aime aussi les livres mais sans auteurs visibles, ni titres, pour la variété des volumes, élégance épaisseur couleur sobriété, qui offrent suggère-t-elle leur chaleur leur cachet aux intérieurs déshabillés.

S'énerver et rêver rêver quand même, se souvenir de San Cristobal vouloir y retourner, voir la Suède et Padoue, et lire une nouvelle dans la pièce bas de plafond (une péniche, peut-être?).
Tout ça ne nous avance pas.
Mais si.
Ah bon ?

*

Dans le train (TER) Paris Beauvais, un samedi de soleil. Il reste dans le wagon les revues des anciens voyageurs, ceux du trajet d’avant : journal des sports jeté en travers du fauteuil ou magazine professionnel. Dans la petite poubelle près des sièges en carré, dépassant largement, un journal de design, un catalogue plutôt, envoyé comme on le verra à une abonnée médecin qui l’abandonne, ne commande pas le tabouret Molaire (un classique du design allemand) ou la douche d’extérieur à 212 euros. Laissant pour le trajet le tumulte dans un sac, à deux on le feuillette (mais l’autre lit aussi Le Journal de Mickey, passionné par les pages de pub – c’est ainsi).
Et voilà en écho à Il mondo in casa, laissé en Italie avec les draps et les serviettes, que se présente vers la page 40 une série d’étagères fixées à dix centimètres du sol sur un mur à lèpre, comment dire, travaillée, seize tablettes multipliées par quatre en tôle d’acier noir, entre lesquelles poser les livres à plat. Effet garanti. Un mur de livres tient seul, qui s’avancent vers vous, se proposent et habillent le parking, le sous-sol, l’usine ou l’atelier.
Le commentaire précise : illustre l’art de sculpter avec des mots. Totem bibliothèque qui redessine variablement ses contours au gré de son chargement.
?
Le commentaire s’explique : Une fois remplis les compartiments de l’étagère (…), la structure s’efface et se fond à la sculpture livresque (bigre)
(et cette petite joie d’écrire « bigre »)
tout en facilitant l’accès aux ouvrages ( hum ça, ça reste à voir).
Prix compatible avec le mur de lèpre ?

*

On n’en sort pas. Tourner autour de la déco, franchement.

*

Et puis ? Si je recense la place des livres à partir de l’ordinateur où j’écris, en cercles concentriques, on en trouve : sur la table où est posé le clavier ; dans l’étagère d’angle située dans mon dos ; sur les deux étagères qui condamnent la porte-fenêtre de gauche et prolongent cette étagère d’angle ; sur une autre étagère, perpendiculaire à la porte-fenêtre du milieu, ancien meuble de cuisine en partie renversé ; par terre ; dans le meuble fabriqué pour le poste de télé, derrière deux vitrines, dont une démontée ; dans la bibliothèque de droite, achetée vers Colonel Fabien (magasin de brocante laide, remplacé depuis peu par une librairie qui accueille les lecteurs dans un canapé, deux fauteuils, quatre chaises, une table, un tapis, des coussins) ; sur une étagère style épices, suspendue vers le radiateur
et puis (de mémoire)
dans le couloir sur une double étagère, tous les livres en doubles rangées (comme ailleurs) ; dans la chambre d’enfant sur une étagère simple et dans le haut de l’armoire, au dessus du bureau ; dans la chambre du fond, sur une étagère qui servait avant pour le linge ; sur la tour de l’ordinateur qui ne marche plus ; sur le bureau (plusieurs piles, un agencement complexe, parfois des livres de remueurs) ; sur le piano ; par terre, près de la télé qui ne marche plus ; bourrant la gueule des deux petits meubles de chevet mal placés ; empilés sur un cube de bois, trouvé dans la rue (le vrai meuble de chevet, en fait).

Puis le tour des livres oubliés : serrés dans un petit meuble bas ; planqués contre l’armoire dans la chambre d’enfant ; empilés sur un ampli basse (ou guitare ?) dans le couloir, collés à l’étagère double : livres reçus pour le boulot (quitté), livres non lus ; « rangés » dans deux gros sacs au fond, entre le piano et le bureau, dans une attente qui se prolonge, d’ailleurs on ne sait plus ce qu’il y a dedans ; dans un petit sac en papier kraft (là on sait très bien ce qu’il y a dedans) ; et les plus importants, ceux qui servent en droite ligne pour le livre qu’on est en train d’écrire, deux livres de poche précieux, qu’on tirerait du feu en premier, prennent toute la place sur le bureau, une fois poussés les cinq derniers, livres de bibliothèque empruntés le samedi d’avant.

Quoi d’étonnant si Kafka s’éparpille ?

Livres en train d’être lus, livres qu’on s’apprête à lire, délaissés mais qu’on reprendra : ceux-là se rapprochent du lit.

Sculpture livresque à taille d’appartement, sinueuse et sournoise, une lutte amoureuse.

*

Mais qu’est-ce qui me prend d’acheter toujours plus de livres que je ne peux en lire ? Même à l’époque du RMI (trois quatre années, ou plus) je partais chaque samedi matin, je longeais le périphérique (les premiers tas de vêtements, bricoles) pour acheter des livres à 10 francs. Puces de Saint-Ouen, côté Saint-Ouen, le vendeur assez étonné me voyais repartir avec le Constantinople d’Edmondo De Amicis en turc
(tous les livres finissent par se vendre, confiait-il. Et pour celui-là, soulagé !).
Je ne lis pas le turc mais j’aime, comme tous les Français qui se sont un jour promenés dans le quartier de Bayöglu, les enseignes Diyalog, Faks, Filateli, Cuaför. Et Amicis pince-sans-rire, en 1878, qui décrit les chiens de la ville comme les balais vivants des rues. Livre prêté, jamais revu.

*

« Mais qu’est-ce qui me prend… », c’est la première phrase venue à l’idée d’écrire cet article. On y pense depuis quelques temps, déjà : acheter plus de livres qu’il n’est possible d’en lire (d’autant qu’on lit aussi ceux des bibliothèques), c’est constituer chez soi, pour soi, sa propre bibliothèque publique. Une BM (municipale) dans la chambre : pouvoir longer les rayonnages avec la certitude du vertige qui prend quand on se dit : je n’ai rien lu et surtout, pouvoir les voir comme des livres nouveaux, ces livres qui attendent, rangés en aléatoires verticales.

(mais nouveaux ne veut pas dire nouveaux, au sens où on l’entend en septembre ou janvier pour les romans, essais, en février pour les livres de jardins, en mai pour l’art à Noël pour le reste).

Ici la disposition sur la table comme dans les librairies n’a heureusement pas cours (sinon il faut quitter la ville et ses loyers de malheur, chassé par ce torrent de livres couchés plats). Des carrés, des plaquettes, de plus en plus de couleurs, la tête qui ne sait plus où tourner : en librairie, le nouveau affole ce qui bat. Qui chez ces nouveaux-là pourrait changer en nous le monde ? Quelqu’un ? Personne ? Comment savoir parmi la masse (de ceux que l’on allonge côte à côte sur la table, de ceux qui restent dans les rayons, de ceux laissés en stock) ? Question connue. Puis, quand on a pu pour le travail (rédactrice de com) les lire, les avoir à disposition sans les choisir ni les payer et qu’ils aient été imposés, ces livres de rentrée, ces incontournables de rentrée, durant plusieurs années, on en sait la nausée à la dixième page (le plus souvent). Alors faire l’inventaire, de tête, sans les chercher dans la bibliothèque, des rares qui furent marquants dans les incontournables, donne : on se souvient de quelques pages mais déjà plus du titre, on confond les auteurs.

Horreur : ces livres-là, qui ne seraient plus des livres, contamineraient les autres. Tentation du dégoût de tous - et ne plus savoir les nommer. Si c’est ça qu’est-ce qu’un livre ?

Comptine : j’en achète trois j’en commence un j’en emprunte deux j’en rapporte un j’en rachète un je me dis calme-toi je ne me calme pas j’en lis un autre je reprends le premier.

Voilà : le livre est là. Hors comptine ce ne sont plus des livres.
*

Leur nombre, et ceux qu’on lit ou pas, et qu’on en lise cinq à la fois : ce serait autre chose que des livres on se verrait en malade grave, comme cette femme qui accumulait les sacs d’ordures chez elle, partout même dans la chambre de sa fille obligée de se frayer un chemin jusqu’au lit pour aller se coucher, fait divers entendu au journal de France Inter quand on avait l’âge de la fille. Mais les livres on vous les pardonne (enfin peut-être de moins en moins)

(de l’étonnement passer à la réflexion qui affleure, muette, visible, une fois que l’invité de hasard a poussé la porte d’entrée : une mauvaise ménagère celle-là, en parlant de qui a trop de livres).

*

Certains livres attendent depuis deux ans. D’autres quinze. Ils finissent toujours par être lus. Achetés neufs chez Gibert à un jeune vendeur enthousiaste, Les Buddenbrook, lecture d’été dans la maison italienne, terminés le jour du retour, portent au dos l’étiquette : 70F00. Bien sûr, on achète par erreur certains livres deux fois et nous manquent toujours d’autres livres « évidents ». Et pourquoi acheter celui-là au lieu de l’emprunter, ou l’inverse ? Mystère. La bibliothèque sinue (cette municipale pour soi), elle tire dans tous les sens il arrive qu’on lui tire dessus.

jeter un livre à travers la pièce parce qu’il vous heurte et c’est cet auteur qu’on aimera

se dire que celui-là, franchement

vendre quelques livres (c’est rare)

ne jamais les jeter (sauf un)

*

De la bibliothèque caché sous des papiers avoir sorti ce livre que l’on savait y être (bien sûr), ce témoignage écrit sous un pseudo, nocif, l’avoir bien enveloppé dans un sac plastique et en silence, et sans croiser personne dans l’escalier, l’avoir descendu dans la cour, tracé droit au tri sélectif en choisissant la poubelle vide, et propre, puis l’avoir placé tout au fond. Encore aujourd’hui, le soulagement en revoyant le couvercle jaune, les journaux par-dessus le livre, à droite en entrant dans la cour.

*

Et que ça sinue dans l’appart ces livres entassés, oubliés, donne des phrases pour soi seul comme :

Putain où sont passées les Chantefables et Chantefleurs ?

Et que l’on redit, bien sonores, en longeant le couloir, grand plaisir des bibliothèques.

*

On vous prête un livre, vous le rendez pas, puis celui qui vous le prête est mort. A qui le rendre, et comment le considérer ? Dans les rayons entre deux autres livres ceux des morts, éparpillés, pas épargnés, que l’on aime d’une autre façon.

*

Rire bêtement en longeant la rue parce que la maîtresse de l’enfant a écrit, appliquée, Georges Desnos sous le poème. Rire encore sur le palier, dans le couloir, avant de se mettre à chercher ce livre qu’on ne trouve pas.

Grand plaisir des bibliothèques, suite : ceux qui ne veulent pas de livres chez eux, ce qu’ils perdent ! Bonheur parfait : être assis par terre un dimanche, écouter la radio en nettoyant ses livres (même allergique à la poussière) avec pshitt et chiffon.
Et le jour où ce n’est pas assez, on s’allonge.

*

Le jour où ça ne va pas assez, on s’allonge. Sous les paupières ce qui surgit, à deux reprises, et l’on ne s’y attend pas, c’est la biblio de son enfance. Pas celle de la chambre mais la vraie, un cube au milieu du parc, à gauche de la bibliothèque adulte. Plafonds hauts et parquet ciré, couleurs et coussins et lumière, un lieu où l’on ne vous demande rien, où l’on vous propose, vous voyez.
Elle : Françoise, la bibliothécaire. Une jeune femme à lunettes brune, qui ne travaille plus là depuis. C’est Françoise qui sauve tout et si jamais elle lit ce texte, je précise : bibliothèque jeunesse de Saint-Germain-en-Laye, fin des années 70. Françoise se fout de savoir si l’on est riche ou pauvre, et comment ça se fait que l’on soit bon en classe alors qu’on n’est pas riche (ce sont les mots de l’époque, aussi) dans cette ville riche, riche riche ultra riche, qui ploie sous son château, François 1er , Versailles, et vous appelle pauvre.
C’est gravé.
On s’en fout.
Une fois dans le parc, oui (traverser les pelouses ou que le gardien siffle), on s’en fout royalement. Ce qui compte c’est ici, cube blanc et plafond haut (et l’odeur de la cire, du parquet que l’on cire d’où le plaisir dimanche à faire cette poussière qui ailleurs s’accumule), les bouquins découverts et tout ce que Françoise propose : atelier de BD, atelier de sérigraphie, écriture de poèmes, création d’un journal de la bibliothèque. On veut tout faire ? On fera tout.
Emprunter vingt fois le même livre, épuisé, introuvable, vingt ans plus tard réédité (l’avoir en double).
Entrer sans crainte, et pour toujours, dans les bibliothèques, les librairies et les musées.
S’approprier le monde, voilà, et à qui ça ne plaît pas tant pis.

Bibliothèque jeunesse de Saint-Germain-en-Laye (aujourd’hui déplacée, qu’importe) :

centre du monde
centre du monde
centre du monde




dimanche 11 septembre 2011

ça

Le 11 septembre 2001, employée par une société internet américaine à quelques mètres de l'Arc de Triomphe, dans mon bureau, tout en enrichissant la catégorie Arts et culture de l'annuaire (tâche pour laquelle j'étais payée, seul CDI de ma vie) (surf, rédaction, indexation, travail sur l'arborescence), sans rien savoir j'écoutais le dernier album de Noir Désir sorti ce jour-là, apporté par une collègue qui venait de l'acheter. Cette chanson, d'ailleurs.

Dans l'après-midi, nous avons vu les cours de la bourse américaine chuter sur Yahoo, ce qui nous a fait rire (nous étions en froid avec notre employeur ; enfin ça commençait ; la bulle internet de l'an 2000 exploserait bientôt). Google Actualités n'existait pas. J'ai reçu un mail d'un éditeur, pour un recueil de textes jeunesse qu'il acceptait de publier. Je devais le rappeler de chez moi.

Ce que j'ai fait à 18h. Ni lui ni moi ne savions rien, toujours. C'était la première fois que je parlais de mes textes avec quelqu'un du métier (pensais-je).

Et puis j'ai appris. N'y ai pas cru, d'abord. N'ai pas regardé en boucle les images des tours à cause du petit (sinon, qu'est-ce que j'aurais fait ?).

Le reste (les gens sur le trajet, l'album pour enfants sur le World Trade Center acheté le samedi précédent; la ville à l'horizontale) je l'ai écrit le lendemain, sur la 2, en prenant le métro pour me rendre au travail. Se trouve dans Fenêtres open space, semaine intitulée ça 

Mercredi — Les Twins s’effondrent, le pentagone s’éventre, mon voisin et moi lisons le même journal. La nuit nous nous réveillons, nous ne pouvons y croire. Nous nous rendormons. Nous nous réveillons. Cinq contrôleurs aux points sensibles sur le quai ce matin, deux autres Libé. Fenêtres grandes ouvertes, besoin d’air.
Jeudi — Sidération toujours. L’acier, le verre et la poussière continuent leur surimpression. Le dernier livre pour le petit acheté samedi dernier raconte la vie d’un coyote qui travaille au World Trade Center et qui en saute pour rejoindre une étoile, légende indienne revisitée. Une image, le coyote, les deux tours. Métro lent, matin gris mouillé, gens plus en noir ou je rêve. Pas vu encore de militaires. Qui pense à quoi dans mon wagon.
Vendredi — Va-t-on envisager maintenant la ville occidentale à l’horizontale ? Une position couchée, de côté, des collines comme courbes de hanches, deux étages au plus ? Je me souviens que pour distinguer le sommet d’une tour, à Manhattan, il faut reculer jusqu’au centre de la chaussée (et qu’on ne peut pas le faire sans se faire écraser).


J'ai lu ce passage deux fois en public en compagnie du guitariste Jean-Marc Montera, qui ne me dit jamais à l'avance ce qu'il va faire, sait juste que quand je dis Vingt-et-unième semaine : ça, c'est de ça dont je parle.
La première fois, à Marseille en 2008, il a arrêté de jouer.
La seconde, à Montreuil en janvier dernier, il a gonflé un ballon noir

Voilà.