l'horloge de la gare de Chartres

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vendredi 4 avril 2014

Un voyage, par Piero Cohen Hadria

Déjà, en passant au dessus des îles Baléares, j’ai cru que nous étions arrivées, mes yeux se sont empli de larmes. Je croyais retrouver l’air doux, les senteurs des orangers, mais nous étions encore loin d’Alger. Lorsque l’avion s’est posé, mes larmes avaient séché : j’étais accompagnée de ma plus jeune soeur D. (elle a près de vingt ans de moins que moi, une battante, moi j’ai soixante douze ans, l’année dernière notre mère est partie, et nous avons décidé d’entreprendre ce voyage, un peu comme pour nous souvenir d’elle, comme pour lui faire un signe, elle a toujours tant aimé ce pays sans y revenir jamais. Nous en avons parlé, nous sommes cinq sœurs, nous avons trois frères, mais nos trois autres sœurs ont décidé de ne pas venir. Si je suis l’aînée, mes trois autres sœurs ont presque mon âge, à présent, nous y avons vécu toutes nos jeunes années, et en soixante deux, quand nous sommes partis, ma sœur D. venait de naître). Nous avons senti le jasmin, le citron, le hénné et l’orgeat. Le soleil, la lumière et son ombre, les bleus des ciels et la finesse des nuages.
Nous sommes descendues dans un hôtel, non loin de Bab-el-Oued, là où nous vivions alors.
Le lendemain, nous avons été regarder. La maison était toujours là, la même, j’ai sonné, j’ai frappé, les gens étaient là aussi, des gens comme vous ou moi, j’ai dit : « vous savez, nous vivions là, avant les évènements, avec ma famille », mais ils ne nous connaissaient pas, et j’ai recommencé à pleurer. Cinquante ans, tu sais… Ma jeune sœur ne savait pas où se mettre, les gens nous ont fait entrer. J’ai revu ma chambre, le balcon qui donnait sur le petit jardin, les bougainvilliers, le petit amandier. J’ai revu la cuisine, l’auvent de verre au dessus des fourneaux, maintenant ils étaient neufs, maintenant, les gens ne sont plus les mêmes. L’un d’eux m’a dit : « il ne faut pas pleurer, ici vous êtes chez vous… ».
C’est de cette gentillesse dont je me souvenais. Il faisait une chaleur d’acier, et je reconnaissais aussi cette lourdeur pesante et forte des débuts d’après midi. Nous avons été nous doucher. Nous avons mangé, puis nous nous sommes couchées. Encore j’ai pleuré. J’ai l’impression, à présent que je te raconte ce voyage, mon enfant, tu sais, j’ai l’impression de n’avoir pas cessé de pleurer durant ces trois jours. Nous nous sommes promenées nous avons été voir le lycée, les magasins, le boulevard du Front de mer, la place Abdelkader, nous avons pris un café au lait, et marché longtemps, jusqu'à la grande poste, jusqu'à la grande Mosquée, nous sommes revenues et mes larmes ne cessaient pas.

C’était avril.


Le dernier jour, nous partions le lendemain, à neuf heures, le dernier jour, nous sommes retournées dans notre quartier, là j’ai rencontré nos anciens voisins. Je ne me souvenais plus de leur nom, eux m’ont reconnue et comme nous avions marché encore, pris le métro, remarché, ils nous ont invitées à nous désaltérer chez eux, nous avions soif et ils vivaient toujours dans la même maison, à trois numéros de la nôtre. Nous sommes entrées, il faisait doux, j’avais les larmes aux yeux, je n’étais pas amie avec eux, à l’époque mais je les connaissais, je me souvenais, des choses me revenaient. Nous avons raconté la raison de notre venue, notre pensée pour notre mère, des choses qui nous venaient et que je ne saurais plus te dire maintenant, tu sais, chéri, les grands-mères oublient... L’homme est revenu avec deux petits verres d’eau, nous avions si soif, j’ai cru à quelque chose comme une blague, mais il nous a dit : «  voilà, zèm zèm… » comme si nous devions comprendre ce que ça voulait dire. Je n’ai pas compris tout de suite, mais j’ai bu, l’eau était fraîche. Ma sœur aussi a bu, nous les avons remerciés et nous sommes parties. Nous avons pris un fanta dans un café, il était sept heures du soir, sur mes cheveux, je n'avais pas de voile, D. non plus, puis nous avons mangé à l'hôtel.
A l’aéroport, le lendemain, nous attendions dans la foule des gens qui embarquaient, les femmes et les hommes en blanc, les babouches et les robes, il faisait chaud, trop chaud comme d’habitude. Mes yeux étaient toujours mouillés, ma sœur a parlé avec un des hommes qui étaient là, lui avait reconnu que nous étions françaises, et la conversation a roulé sur ce « zèm zèm » et l’homme a haussé les sourcils, hoché la tête, remis son fez. « L’eau de La Mecque, oui, zam zam… » a-t-il dit. Dans l’avion qui nous ramenait à Paris, je me suis endormie.

*

Echanger des textes et photos avec Piero dans le cadre des vases communicants est presque devenu un rituel. Cela faisait un moment que je n'avais pas participé, cependant, et je suis très contente d'y revenir grâce à sa proposition, issue d'une photo de porte que j'avais publié sur Facebook et que ni lui ni moi n'avons choisi de montrer. 
Ici, donc, grâce à lui, une femme voyage, tandis que là-bas, chez lui (c'est le hasard, nous ne nous sommes pas concertés), c'est d'un homme enfermé qu'il s'agit.
Merci à Brigitte Celerier qui recense chaque mois les échanges des vases co et donne ensuite envie de les lire...

vendredi 2 août 2013

De l'interprétation, par Antoine Prunier

C'est un livre.
La couverture ne dit rien.
De l'interprétation dit la page de titre.
Avant d'ajouter Atlas.

Et ce sont bien là des cartes en effet, des cartes de France, des centaines de cartes de France, un millier peut-être.
La première est une carte administrative du territoire. On y voit les délimitations administratives, régions, départements. Les principales communes dont le nom s'affiche en gras quand elles dépassent les 500 000 habitants.

En regard, sur la page de droite, une carte couverte d'une grille de lignes minuscules et très serrées. On pense à une sorte de coloriage abstrait. C'est une représentation des 36 000 communes françaises. Leurs noms ne figurent pas, mais leur territoire à chacune oui. On peut prendre une loupe et chercher son village, celui de sa mémé, celui de ses vacances, celui de son écrivain favori.

Et de ces deux cartes mises face-à-face s'insinuent des questions, de considérations : a-t-on vraiment besoin de tant de communes ? Est-ce un échelon pertinent pour aborder les défis de la mondialisation ? Les communautés d'agglomération de la Drôme ne recoupent pas les limites du département, c'est étrange : elles essaiment en Ardèche et dans le Vaucluse. C'est pas si petit que ça Mornac-sur-Seudre.

Les questions épuisées, on tourne la page. Aux deux cartes administratives se superposent dans l'esprit du lecteur une carte des résultats électoraux du premier tour de l’élection présidentielle de 1981 et une carte géologique. Mornac-sur-Seudre est sans surprise en zone calcaire. C'est donc pour ça qu'ils ont tant voté communiste ? Voyons comment on vote sur un sol de granit. Et les agglomérations de la Drôme, elles ne tenteraient pas d'édifier un front uni du schiste, par-delà les frontières historiques et administratives ?

Voici encore une carte de l'âge moyen des suicidés au dix-neuvième siècle et une carte des principales zones de peuplement Cathares au douzième. On se suicidait moins jeune et moins nombreux sur les terres ayant porté l'hérésie. Est-ce une résurgence de la doctrine des parfaits ? Ou bien ne serait-ce pas tout simplement qu'on se suicide moins dans les calcaires et les lauzes de l'Ariège, qu'on y a la vie plus douce, moins pesante ? Après tout, c'est dans le granite des côtes d'Armor, rose ou gris, qu'on semble souhaiter la mort le plus souvent.

Et ainsi de suite chaque nouveau couple de cartes apporte son lot de questions, que poser c'est déjà répondre à.

Le revenu moyen par habitant jouxte les principales voies de communication à l'époque des foires de Champagne. L'ensoleillement fait face à la répartition des styles gothique ou roman. Les territoires des tribus celtes se superposent à certaines maladies chroniques avec une troublante exactitude. L'arrêt des lignes allemandes en 1917 recoupe en partie celui des Huns au cinquième siècle. Aux seizième et dix-septième siècles, les protestants semblent s'être installés en priorité sur les zones déjà peuplées au magdalénien. On dit "chocolatine" sur les mêmes terres où on adorait Mithra au fond des grottes, partout ailleurs on dit "pain au chocolat". La France occupée par les allemands en 1940 est très largement celles des toits en ardoise, la France dite "libre" était celle des tuiles. La civilisation du renne parle la langue d'oc, celle de l'auroch d’oïl.

Chaque carte répond à celle qui est en vis-à-vis. C'est ainsi : prenez une photo de vous, placez-la à côté de celle d'un objet : ça a une signification, plusieurs même. Changez l'objet, vous changez le sens. Maintenant remplacez votre photo par celle d'un être cher, d'un être haï, d'un président de la république, vous obtenez encore autre chose, qui se surajoute au rapport que vous aviez établi précédemment, et entre en relation avec lui, y fait écho. C'est comme ça que fonctionnent tous les livres.

On ne sait pas pourquoi, certaines cartes reviennent jusqu'à douze fois, mais on ne sait pas s'il faut voir dans cette récurrence un principe explicatif attribuant plusieurs effets à une cause unique : par exemple, l'ensoleillement détermine le type de céréales cultivées et donc le type de boissons produites mais aussi les maladies digestives et le taux de suicides, ou si c'est exprès pour brouiller les pistes. On ne sait rien. On comprend en permanence de nouvelles choses. On comprend qu'on comprend. On comprend qu'on ne sait rien.

On ne sait pas non plus qui est l'auteur de l'atlas. Plusieurs hypothèses cohabitent. On a soupçonné un bibliothécaire facétieux du Centre Régional de Documentation Pédagogique de Poitiers de l'avoir confectionné à partir d'un exemplaire de la géographie de Jules Verne, pour tromper son ennui, mais il s'est avéré par la suite qu'il l'avait juste perfectionné. On a parlé de Jarry, de Jean-Pierre Brisset, de Nodier. L’âge de l’atlas est un mystère. On peut dater une grande partie des cartes, bien sûr, mais s'il en existait diverses éditions, avec des données remises à jour ? La première trace d'un livre de ce type serait le Mutus Liber Mundi conservé à l'église des Barnabites, rue Legendre, dans le dix-septième arrondissement de Paris. Mais cette rue n'abrite-t-elle pas aussi le siège de l’église de Scientologie à Paris ?

Il y a quelque chose dans la conscience qui en fait un piège pour elle-même.


*

J'ai rencontré Antoine Prunier à la bibliothèque Robert Desnos de Montreuil, où j'étais en résidence, fin 2010 - ce qui est assez logique puisqu'il est responsable du secteur adultes (parfaitement). Il m'a fait découvrir le magasin à fiction, les auteurs et les livres qu'il aime, les sténopés... Depuis, nous sommes amis et comme il écrit lui aussi (son blog s'appelle Vaisselle liquide), l'idée d'échanger lors des vases communicants nous est naturellement venue. Le thème de la cartographie, de l'atlas est de lui, mais je n'ai pas eu à chercher très loin pour savoir quoi écrire... Mon texte est chez lui, à cet endroit

(Pour mémoire, les vases communicants, qui ont lieu chaque premier vendredi du mois, sont l'occasion pour ceux qui le souhaitent d'échanger le contenu de leurs sites ou de blogs deux à deux. Brigitte Celerier, que je remercie une fois de plus, recense les échanges et lit TOUS les textes)

jeudi 2 mai 2013

Bien présenter, de Sabine Huynh



















Photographie de Sabine Huynh


Escale à l’aéroport de Zurich. Son vol pour Lyon a été retardé pour des “raisons opérationnelles”. Elle imagine un opéra tragique se déroulant aux pieds de l'avion.

En mangeant un sandwich au salami dont la baguette est froide, elle déambule dans les couloirs, au milieu de boutiques de luxe dans lesquelles elle n'ose pas entrer. Le vendeur lui avait demandé si elle voulait qu'il lui réchauffe le sandwich. Elle avait refusé, trouvant bizarre de manger du salami chaud. Elle imaginait le gras fondu coulant sur son menton et souillant ses vêtements, des vêtements qui n’avaient rien d’exceptionnel, mais qui avaient quand même été choisis avec soin pour le vol. Une amie lui avait confié son secret un jour : il fallait toujours “bien présenter”, on était mieux traité ainsi, surtout chez le médecin (elle avait un cancer à l’époque et la chimiothérapie lui avait creusé le corps et le visage en lui volant ses cheveux). 

Certaines des boutiques n'invitent pas le client : leur vitrine comporte un fond opaque noir, empêchant aux curieux de zyeuter la marchandise. Pour voir ce qu'elles contiennent, il faut en passer le seuil, s'y engager franchement, profondément, dans un élan réfléchi, plein de l'assurance que peut procurer un portefeuille bien rembourré. La croûte du pain est dure et mord sa lèvre inférieure, déjà gercée.

Elle se dit qu'elle n'osera jamais entrer dans aucune d'elles, surtout avec son look. Un miroir lui renvoie un reflet qui jure avec le style des gens marchant dans son dos. Ils sont tous vêtus de noir ou d'anthracite. Ils sont, comme on dit, tirés à quatre épingles, alors qu'elle, habillée de rouge, de bleu et de mauve, détone. Mécontente de sa découverte, elle les imagine écartelés dans leurs vêtements de marque, crucifiés avec des épingles de couturière.

Ce n'est pas qu'une question de coloris, évidemment, mais aussi d'allure, et de ce qu'elle exhude. Ils ont tous l'air professionnel, elle a l'air d'être tout juste rentrée de la plage. En fait, ils paraissent well-to-do, comme on dit en anglais, une expression qui combine les gens bien et les gens qui font le bien, et fait croire qu'une personne “bien habillée” est une personne bien qui peut faire le bien. Elle sait qu’elle fait tâche au sien de la foule, alors qu'elle sait aussi qu'elle est une personne bien, ayant entre autres fait du bénévolat au Secours Populaire et dans un hôpital pour enfants. Mais on s’en fiche, puisqu’être bien ne se voit pas ; être élégant se voit, et peut passer pour être bien. Une affiche publicitaire pour une marque de montres prétend que l'élégance est une attitude. De quelle attitude s'agit-il quand un passager de première classe s'allonge sur un lit de deux mètres de long pour dormir durant le trajet, vêtu d'un pyjama en pilou offert par la compagnie aérienne ? Se sent-il élégant ?

Elle jette son dévolu sur un créateur américain dont elle a vu des vêtements aux Galeries Lafayette un jour, il y a longtemps, quand elle était adolescente probablement. Elle ne compte pas acheter quoi que ce soit, juste flâner, passer le temps, toucher des matières, faire les gros yeux aux prix sûrement exhorbitants, et puis, qui sait, peut-être tomber sur un coup de cœur, une aubaine.

Elle n'a pas fait deux pas que la vendeuse, d'une voix aigüe, lui intime de sortir : manger dans le magasin est  interdit. Pourtant, elle a déjà fini son sandwich, mais il est vrai qu'elle continue à en mâcher la dernière bouchée. La bouche pleine d'indignation, elle ne peut rien rétorquer et s'empresse de tourner les talons, en s’efforçant de garder la tête haute cependant.

Un homme est assis en tailleur au pied d'un fauteuil en cuir noir posé sur une petite estrade. Au-dessus de sa tête, une pancarte noire, on peut y lire en lettres dorées : PUT A SMILE ON YOUR FEET, “faites sourire vos pieds”. Pas de client en vue. L'homme déplie un journal.

Elle décide de suivre quelqu'un pour tuer le temps, ou plutôt pour le remplir et le ressusciter, ce temps mort dans cet aéroport stérile, la première personne que ses yeux croiseront fera l'affaire. Cette femme blonde en parka à capuche marron, style veste de chasse, par exemple. Celle-ci trotte en direction d’un panneau rétro-éclairé sur lequel est écrit : MASSAGE, PEDICURE & MANICURE WHILE YOU WAIT, un programme ambitieux pour tromper l’attente. 

Elle est assise dans la salle d'embarquement et sent le sol trembler sous ses pieds. Cela lui rappelle d’anciennes vacances, une visite de la Baie d'Halong, le quai qui tanguait, alors qu'il était en ciment, goudronné, mais construit sur l'eau. Et tous ces gens autour d’elle, dont la tenue vestimentaire l’étonnait tant : des ensembles en coton fin et imprimé ressemblant à ses propres pyjamas.


Elle repense soudain au vol Tel Aviv-Zurich. Un homme jeune, jeans baggy, tee-shirt blanc moulant et biceps tatoués insiste pour caser sa valise pleine à craquer dans un compartiment à bagages où se trouve déjà le sac d'une femme italienne d'une quarantaine d'années, qui insiste pour qu'il n'en fasse rien, sous prétexte que son sac contient quelque chose de fragile et très cher. Le jeune n’entend rien et force. Un homme plus âgé, probablement la soixantaine, au ventre protubérant, déjà assis et attaché, dit au jeune qu'il n'y a pas assez de place dans ce compartiment. Un autre passager arrive, la cinquantaine, qui prend la défense du plus jeune. S'ensuit une dispute entre le plus âgé et le dernier arrivé. Celui-ci, avant de continuer vers son siège, crache sur le crâne dégarni du premier ces mots assassins : “Mais d'où tu sors toi, pour croire tout savoir mieux que les autres ? Regarde-toi un peu. Je me demande de quelle planète tu es tombé”. Le jeune force  et sa valise entre finalement. La femme italienne est blême. Le siège du jeune est à côté de celui du vieux, qui doit se lever pour le laisser s'asseoir. La femme italienne se lève et va tâter son sac, l'air inquiète. Elle tente ensuite de rabattre la porte du compartiment, en vain, la valise du jeune dépasse. Elle tire dessus, en vain, la valise est coincée, il faut appeler une hôtesse à la rescousse.

Extérieur nuit, température zéro degré. Elle grelotte au pied de l'escalier qui mène à l'avion. Elle ne porte qu'un débardeur à fines bretelles, sous un cardigan en coton fin. Son blouson est dans sa valise, qui est elle-même en soute. Ce détail la distingue des autres passagers, qui, prévoyants, sont habillés adéquatement. Elle étonne et détone une fois de plus, d'aucuns diront qu'elle déconne carrément. Et elle se souvient avec tristesse qu'à l'école, au collège et même au lycée, et même plus tard, à l'université, les élèves les plus pauvres portaient toujours les blousons les moins chauds en hiver. Pas de doublure remplie de duvet d'oie pour ses frères et elle. À cette pensée, elle tremble de plus belle. Une main lui tend soudain un K-way, pendant qu'une voix lui dit que “ce n'est peut-être pas grand chose, mais c’est toujours mieux que rien”. Le type doit avoir dans les vingt-huit ans. Il n’est pas très grand, ses cheveux bruns sont rassemblés dans une queue de cheval basse. Il porte un tee-shirt gris arborant les mots IT’S A WIN-WIN SITUATION, en jaune : une situation où tout le monde trouve son compte, un scénario gagnant-gagnant, si on veut, où il n’y aura pas de perdant. Elle lui sourit.   


*


J'ai rencontré Sabine Huynh, qui vit à Tel Aviv, une fois, à Paris, le 31 octobre 2012.
Ce soir-là, à la Lucarne des écrivains, il s'agissait de présenter l'anthologie de poésie Pas ici pas d'ailleurs, que Sabine a co-réalisée avec Angèle Paoli, Andrée Lacelle et Aurélie Tourniaire et à laquelle elle m'avait proposé de participer. Chaque invitée devait lire/dire deux de ses poèmes. 
Ensemble, au tout début de la soirée, nous avons fait autre chose, rendu hommage à Maryse Hache. Tandis que je lisais quelques extraits des textes, magnifiques, que Maryse m'avait envoyés l'été précédent, Sabine montrait, une à une, les cartes postales au dos desquelles ces textes avaient été écrits. Sur l'estrade, je sentais la présence de Sabine plus que je ne la voyais, apercevais un bras, une main, une carte (qu'on s'imagine à ma droite Audrey Hepburn, à laquelle ce soir-là elle me faisait penser). C'était doux, drôle, émouvant, éprouvant, on a distribué des pétales de roses donnés à l'enterrement la veille puis la soirée a continué (c'était peut-être après, cette histoire de pétales, je ne sais plus). 
Je connaissais Sabine depuis cinq minutes. On le sait, cependant : à distance les textes, les regards posés sur le monde réunissent. 

Sabine Huynh, qui est à la fois poète, écrivain et traductrice, anime un blog qui s'appelle Presque dire et n'a pas moins de cinq publications prévues cette année. Sur remue.net, elle a également fait paraître à la fin de l'année dernière un texte en deux parties que j'avais suivi sur Facebook et qui m'a beaucoup marquée : la vie de nos yeux. Je suis très heureuse de la recevoir aujourd'hui, lors de ces vases communicants dont le thème, épater la galerie, vient d'elle. Mon texte, comme de juste, se trouve chez elle, à cette adresse.

mercredi 1 mai 2013

les vases co en direct




















Demain soir, à la bibliothèque Faidherbe, Paris 11e, de 19h à 21h, nous serons une petite quinzaine à venir lire ces textes qui d'habitude vase-communiquent. A l'initiative de Mathilde Roux et Nolwenn Euzen, en effet, vous pourrez entendre avant minuit, heure où d'habitude le premier vendredi du mois tout le monde commence à poster des articles, ce qui permutera, se croisera, s'échangera... ce mois-ci ou non, d'ailleurs, puisque certains ont choisi de lire des textes déjà parus.

Seront présents : Michel Brosseau (http://àchatperché.net) ; Piero Cohen Hadria (http://www.pendantleweekend.net) ; Nolwenn Euzen (http://grandemenuiserie.fr) ; Virginie Gautier (http://carnetdesdesparts.blogspot.fr) ; Christophe Grossi (http://deboitements.net) ; Dominique Hasselmann (http://www.doha75.wordpress.com/) : Eve de Laudec (http://www.evedelaudec.fr/) ; Jessica Maisonneuve (http://gadinsetboutsdeficelles.blogspot.fr/) ; Céline Renoux (http://lafilledesastres.com/) ; Mathilde Roux (www.mathilderoux.fr) ; Martine Sonnet (http://www.martinesonnet.fr/blogwp/) ; Guillaume Vissac (http://www.fuirestunepulsion.net/), ainsi qu'en "invités-surprise" François Bonneau (http://irregulier.blogspot.fr/) et Daniel Bourrion (http://www.face-ecran.fr/). 

De mon côté, j'expliquerai (cinq minutes...) au début de la soirée comment est né ce drôle de truc qui permet  depuis presque quatre ans d'aller écrire chez l'autre ce qui, autrement, n'aurait peut-être pas d'existence. Plus tard, je lirai le vase co de ce mois, né d'un échange avec Sabine Huyhn, laquelle m'a proposé (scoop !) d'épater la galerie.

J'en ai profité, ce matin, pour mettre à jour ma petite rubrique vases communicants (déroulez la page, sur la droite). Et ne suis pas peu fière de la liste ainsi obtenue...

vendredi 1 mars 2013

L'une chante et l'autre pas, vase communicant avec Thierry Beinstingel

Voilà qui n'est pas très mystérieux : c'est vrai, Thierry Beinstingel et moi nous nous connaissons et discutons parfois de ce que nous écrivons (cliquez sur le lien, vous verrez apparaître Autour de Franck, texte né d'une lecture de Thierry, si beau cadeau...). C'est ainsi que l'idée nous est venue, il y a quelques temps, d'un échange autour d'Agnès Varda. Chacun son film : L'une chante l'autre pas, pour lui, Le Bonheur pour moi. 70's sur Fenêtres, 60's sur Feuilles de route...
Avec de l'avoir pour ami, cependant, j'ai d'abord été l'une de ses lectrices. Central, Composants, CV roman, Paysage et portrait en pied-de-poule, Bestiaire domestique sont autant de livres que j'aime et qui m'accompagnent depuis longtemps, pour ne pas toujours citer que les plus récents. Sur Feuilles de route, le site de Thierry, chacun a son dossier : n'hésitez pas ! Et partagez ses étonnements, lisez ses notes d'écriture et de lecture, scrutez sa webcam...
Autant de raisons qui me rendent si heureuse de l'accueillir ici, en ce premier vendredi du mois, jour de vases communicants.

*



















 Je n’avais jamais regardé un film d’Agnès Varda à l’époque. Par la suite non plus d’ailleurs, ou probablement par inadvertance comme pour L’une chante et l’autre pas. C’était aux alentours de 1979. Je peux cerner la date à dix mois près : il me reste le lieu précis dans lequel j’ai vu ce film à la télévision, une caserne de la Marne que j’ai occupée de juin 1979 à mars 1980 à l’occasion de mon service militaire. C’est sans doute pour cela que reste si présent en moi le souvenir de ce film féministe entrevu dans un monde exclusivement masculin.

*

Du film, je ne me souviens de rien, même pas de l’intrigue, ni des acteurs, juste le titre et le nom de la réalisatrice. A l’époque, sans être féru de cinéma, j’aimais y aller. Dans ma petite ville, les salles avaient pour nom Vox et l’inénarrable Cinéma les jeunes : photos de Clark Gable dans le hall, fauteuils à poussière et entracte au milieu de la séance avec glaces Miko. A la fin des années soixante, c’était d’abord les films d’aventures Vingt mille lieues sous les mers et Kirk Douglas pour moi, tandis que ma frangine allait voir Mary Poppins. Dans les années adolescentes, Barry Lindon m’était apparu trop léché, trop américain. J’avais frissonné comme tout le monde devant L’exorciste mais rigolé deux ans plus tard devant Les dents de la mer. J’étais attiré par des films moins tape à l’œil : Rêve de singe de Marco Ferreri (excellence de Marcello Mastroianni, jeu sobre de Depardieu - si, si à l’époque). Le film L’amour en herbe m’avait plu, surtout la chanson de Maxime Le Forestier Amérique sur Seine que j’essayais de reproduire à la guitare. L’Amérique et la Seine réunies, c’était pour moi l’exotisme le plus pur.

Finalement, le service militaire avait répondu à cette attente de changement tropical. En débarquant dans cette caserne de l’Est, on m’avait propulsé dans une chambre occupée par deux bagarreurs forts en gueule, deux chtis impossibles à comprendre. Coup de bol : l’un avait une guitare qu’il ne savait pas accorder, moi si, et je suis vite devenu intouchable. Pendant dix mois, j’ai occupé la fonction de barman. Servir le café le matin, les bières l’après midi, le vin des adjudants toute la journée, planquer les bouteilles de Pastis pour les inspections, raisonner ceux que la boisson tournait aigre : je n’ai pas vu le temps passer. Le noir qu’on appelait Blanche Neige, le type que j’avais agrippé par le col, cassant au passage la chaîne offerte par sa fiancée, bagarres, conneries jusqu’à ceux qui avaient découpé au chalumeau un coffre rempli de munitions parce qu’ils avaient perdu la clé : absurdité d’un monde qui tenait lieu d’exotisme.

C’est un soir, probablement tard, juste avant de ranger la salle de télévision attenante au bar que j’ai regardé L’une chante et l’autre pas. Nous étions seulement deux (avec le noir nommé Blanche Neige). Sentiment étrange, pourquoi s’en souvenir ? Un film féministe, dans cette salle de télé si triste, caserne en îlot minuscule, hommes de troupe et troupeau d’hommes en retrait du monde.

Quelques bribes bien sûr peuvent se rattacher à l’époque et à l’endroit même : Patrick Hernandez chantant Born to be alive aux variétés du dimanche un jour de consigne. La même salle de télé, et un jour plus de téléviseur : les voleurs étaient passés par un vasistas, avaient poussé l’appareil au-delà du grillage de la caserne. Si on étend les lieux, il y a la petite route sur laquelle j’avais essayé une Renault 5 « de sport » qu’un type voulait me vendre. Souvenir aussi de l’arrivée dans une ville (mais quelle ville ?) à 170 km/h, serrés à six dans une vieille Ford Taunus 17 M. Le cinéma, on y revient : époque glauque de films pornos vus en virée mâle, cheveux ras, cous cramoisis, ambiance macho.

Arrive alors L’une chante et l’autre pas. Décor seventies, on y était, nos têtes à la Starsky et Hutch, les filles à longues robes paysanne, retour à la terre, le féminisme, l’avortement, des thèmes militants pour l’époque A trente ans de distance, plus rien ne transparaît, j’ai visionné un extrait, probablement le début du film, belle musique, violon et violoncelle (ce que je connaissais de la musique classique se résumait aux orchestrations de Paul Mauriat), succession de photographies aussi, portraits expressifs en noir et blanc (j’avais acheté un an plus tôt un appareil réflex FUJI ST 605 N avec ma première paye). Mais tout cela déboule dans une caserne, un lieu pas fait pour. Comment raccorder tout cela à ce qui a précédé, à ce qui a suivi ? Vingt ans est un âge d’équilibriste, on tangue sous la bière, on bronze au soleil en attendant la quille. Juste deux dans la salle de télé encombrée de cannettes de bière à débarrasser, mon boulot de barman, avec ce type noir appelé Blanche Neige, sa manière d’éluder la plaisanterie, de ne jamais en rire, gardant un visage grave comme les deux nôtres, un soir, devant ce film. C’est tout mais je n’ai plus jamais oublié ce nom : Varda.

vendredi 2 novembre 2012

Pour toujours, par Olivier Hodasava
















Il dit : C’est marrant que tu habites un numéro impair. Moi, je n’ai jamais habité que des numéros pairs : 2, 2, 6bis, 86, 302, 52, 46… Je viens de m’en rendre compte en venant chez toi. Le plus étonnant, c’est que je n’y avais jamais pensé jusque-là.

Il dit : Évidemment, on n’a jamais fait le chemin ensemble alors, parfois, je me demande : quand tu viens chez moi est-ce que tu suis le même itinéraire que moi je suis ? je veux dire que moi je suivrais ? Par exemple, boulevard de la Villette sur quel trottoir avances-tu ?… Côté sud ? côté nord ?… Marches-tu sur le terre-plein central ?

Plus tard, il dit : Mais en fait, je ne sais même pas si ce territoire est tien, si tu t’y aventures, régulièrement ou non, je ne sais pas si tu descends de ta butte. En fait, je me rends compte que je ne sais presque rien de toi.















Il dit : Un jour que j’attendais devant chez toi, j’ai aperçu un couple – des gamins. Ils étaient assis à l’arrêt de bus. Ils semblaient seuls au monde. À aucun instant, ils ne m’ont remarqué. Pourtant, Dieu sait que j’ai passé du temps à les observer… Ils avaient l’air si heureux. C’est bête, mais je me suis demandé s’il fallait voir dans leur bonheur un signe – un signe de quoi ? à vrai dire, je ne sais pas.

Il dit : Un soir que je venais chez toi, je ne sais pas si tu t’en souviens, j’ai découvert ce panneau qui semblait d’un autre temps – le genre que l’on s’attend à trouver dans un roman de Modiano. Est-ce que tu vois duquel je parle ? Dessus, il était écrit : Les Hauts des Buttes Chaumont. C’était à l’angle de la rue Henri Turot. J’avais été heureux de te le montrer. Je me demande s’il existe toujours, s’il est toujours là.

Il dit aussi : Une autre fois, je ne suis pas passé par la rue Bichat, par la rue Louvel-Tessier. Non, je suis monté par la rue du Faubourg-du-Temple, par Belleville. C’est là que je suis tombé sur ce type adossé à son cube d’affiches – c’était devant le bâtiment de la CFDT. Des types, dans la rue, il y en a des tas dans le quartier. N’empêche, lui, je ne sais pas pourquoi, il m’a marqué. Je l’ai photographié. Et j’ai passé du temps ensuite à me demander à quoi ressemblaient ses journées ; à quoi ressemblaient ses nuits.















Il dit : C’est dingue. Je ne sais pas si tu as remarqué, c’est un peu comme si on feuilletait un album de famille. Moi, souvent ça me donne le vertige. On voit des images, des bâtiments, des paysages, et on se dit : tout cela a changé – tout cela n’existe plus. Pareil pour les visages : avec le temps, ils finissent par être flous. Un peu comme un souvenir qui s’efface. Ça pourrait être triste, c’est sûr, tous ces traits qui se gomment mais moi je trouve ça assez beau. Assez doux.

Il dit également : D’une façon générale tout a beaucoup changé dans le quartier, tu ne trouves pas ? Ici, un restaurant a fait place à une galerie d’art, là l’échoppe d’un fleuriste est devenue un studio de graphistes. Je ne sais pas si on y gagne. Mais la question est un peu stupide en fait. Tout finit un jour par changer, par disparaître. On ne peut pas lutter.
Sentencieux, il rajoute : C’est le mouvement de la vie.

Quelques secondes passent. Il dit : Mais les plus grands changements, c’est dans la rue Bichat qu’ils ont eu lieu. Une bonne part des immeubles, côté impair, ont été rasés : finis la boucherie, le plombier, le bar… Tu serais étonnée, je crois. À la place maintenant il n’y a plus que des palissades grises de chantier. Et au-delà, un grand vide.















Il dit : À l’époque, l’école Nationale d’architecture n’était pas encore terminée. Et le 9B où se retrouvent, je suppose, aujourd’hui les étudiants n’était qu’un local à louer. On pouvait encore deviner l’ancienne enseigne : ça avait été un magasin de moquette et peintures. De cette façade aussi, j’ai fait une photo. Elle n’est pas terrible. Mais bon, c’est une trace.

Il dit : plus haut dans la rue Burnouf, il y avait un petit chantier tout en profondeur. Je m’arrêtais de temps en temps pour observer l’avancée des travaux. Aujourd’hui, à la place, se dresse un immeuble d’habitation, trois, quatre étages, sans grand intérêt. Je ne suis pas sûr que passant devant on le remarque. Je ne suis pas sûr non plus qu’il soit facile, par exemple, de le dater – il a déjà quelque chose de vieux – de dépassé.

Peu après, il dit : Une autre fois, dans la rue Burnouf, alors que je revenais de chez toi, j’ai aperçu une couette, des sets de tables, un tapis mis à aérer sur le rebord d’une fenêtre. Le lendemain, ils étaient encore là, exactement à la même place. Et le jour suivant encore. Je me suis dit qu’ils étaient peut-être là maintenant pour toujours.


*
De chez toi à chez moi, ou de chez moi à chez toi en utilisant Google Street View, voilà ce que m'a proposé Olivier Hodasava dont, ce n'est pas compliqué, j'adore le carnet de voyages virtuel, Dreamlands. Allez, cliquez et laissez-vous porter : le monde entier est là, sous le regard d'Olivier dont l'utilisation de Street view et la capacité à se renouveler me laisse, chaque fois, admirative. Ainsi se propose-t-il de dresser une carte du monde des chaussures suspendues ; retrouve-t-il à Dallas une croix sur la chaussée qui indique où est mort Kennedy ; s'intéresse-t-il un jour à ce qui entoure les stades de football ; se rend-il à Paris, Texas ; s'imagine-t-il, à Porto Allegre, dans la peau de Britney Spears... Je n'indique pas ici les liens exacts et c'est intentionnel : mieux vaut s'y perdre.

Mon trajet jusqu'à chez lui se trouve... chez lui, ici.

*

Les vases communicants, dont on doit la recension à Brigitte Célérier et à Pierre Ménard (merci à eux), ne vont pas, bien sûr, en ce mois de novembre sans une pensée pour Maryse Hache.

vendredi 5 octobre 2012

des îlots, (oloé), vase communicant avec Virginie Gautier


Vent l’auvent par intermittence claque comme une voile un drapeau tu retiens chaque page calé dans l’ombre nécessaire c’est août l’air est brûlant presque aucune voiture sur le boulevard de longues plages de silence tu ne lèves pas la tête du petit format au milieu le bandeau de portraits poésie dans la rue c’est plutôt rare.




















En septembre trafic aura repris les piétons des étudiants nombreux les véhicules qui croisent au carrefour derrière la vitre du café tu apparais le temps du passage du bus sous son ombrage c’est histoire de reflet ainsi que tu lises et quoi nul n’aura le temps de s’en rendre compte te voilà à nouveau effacée repartie de l’autre côté.

Même si tu t’écartes tu prends du champ choisis la vue le banc les feuilles des arbres tout l’entourage se prête enveloppe ta lecture d’une lumière idéale mais quand passent les jeunes filles difficile de pas les regarder tu restes le nez en l’air longtemps derrière chacune.

Il faisait froid personne sur les bancs sauf elle en rouge évidente me suis mise à trembler devant elle rouge dans le froid seule de quel lieu est-elle en ce moment captive ou si c’est pour quelqu’un qui viendra tout à l’heure ou si elle me surprend à l’observer personne n’est venu et nous sommes restées chacune d’un côté de la grille et elle ne m’a pas vue.








Entrer dans l’espace déplié des pages parmi les bruits claquements de métal des machines à café plateaux empilés les voix surtout font une basse continue avec quelques éclats c’est le chant d’une cité un chœur de Suppliantes pour ton ouvrage quand tu ouvres la bouche égrènes parmi les autres ta parole je ne vois que tes lèvres qui bougent que sais-tu des bibliothèques antiques lieux de rumeurs et de bourdonnements.

De toi je ne sais rien je devine seulement la carrure un peu lourde reposée un livre dans une main l’autre sur le genou je ne sais rien que ce tee-shirt sali je t’ai trouvé de dos auprès d’une fontaine rien je te prête l’histoire d’un qui seul et seul a le temps de et regarde quand même sa montre sous les lierres auprès d’une fontaine dans l’endroit retranché du jardin.

Tu tournes ils surgissent arrivent en bout de course tu tournes pour un train qui part toutes les trois minutes tu tournes en moyenne impassible une page toutes les trois minutes pour le temps qui défile pour un train sur le quai tu tournes pour qu’ils arrivent encore et repartent au suivant tu tournes la suivante un froissement d’air un rien les ventiles les voilà repartis pfuitt en allés.


Virginie Gautier


Les images sont des captures d’écran de la vidéo « Les Ilots » ©Virginie Gautier 2005

*


Tu dormais et voilà que tu te réveilles peut-on lire au tout début, ou presque, du livre de Virginie GautierLes Zones ignorées, illustré par Gilles Balmet. Il fait partie de ces ouvrages, rares, dont on sait tout de suite qu'ils deviendront nôtres et dont on poursuit la lecture en étant sûr(e) de ne pas se tromper. 
C'est pourquoi je suis si contente d'échanger aujourd'hui lors des vases communicants avec Virginie, rencontrée il y a bientôt deux ans et qui a, ô hasard, travaillé à une époque à Saint-Brieuc. Ecrivain, mais également plasticienne et photographe, elle avait installé à la villa Rohannec'h en 1999 des miroirs derrière chaque fenêtre, des m2 de miroirs, m'a-t-elle-dit, oeuvre éphémère appelée Là/Ailleurs. Est-il besoin que j'ajoute quelque chose ?

Dire peut-être, tout de même, que nous avons choisi le thème des oloés (lieux où lire où écrire) et que le mien est donc chez elle, à cette adresse. Remercier également Brigitte Célérier et Pierre Ménard pour leur beau et patient travail de recension des textes.

vendredi 7 septembre 2012

Décor Lafayette #51, par Christine Jeanney



















L’invention de métal découpée au laser, carton, contreplaqué, le logo France pour certifier et livrée par camion. Le livreur porta l’emballage falbalas petites mains assemblées dans l’arrière-cour, débarras-cagibi, la machine à café s’épuise, tulle plié. Depuis un autobus paris by night est descendue, elle est entrée, ses meilleures chaussures elle porte pour résister à la journée. Trois verticales alignées, point de chute et point de rencontre.
Point d’attache dédaigné, on sait, ces verticales ne se traversent pas. Ont été poussées vers posées placées-là, font cadre. Au revers de la toile, en haut, c’est un plafond bavard, obstrué de lamelles et rampes et fixations qui se dévalent, une brousse inhabitée, un territoire sauvage et illogique, personne ne lève les yeux, ce serait trop cruel, ce que les choses aspirent sous notre tête et les mouvements de fond qu’on ne sait pas lester, chambardements. Détailler des détails avec l’application du sourd (singe muet, singe aveugle, ils sont trois), et rester droit dans un semblant de verticale incise, yeux fermés.


*

Oui, c'est Christine Jeanney qui s'est chargée du 51e passage aux grands magasins du décor Lafayette, tandis que j'ai tenté, sur son site, d'établir la 366e todo liste de sa si belle et si inventive collection d'ordres à ne pas recevoir, de choses à (ne pas) faire, liste d'espoirs, de tentatives, de rêves que l'on peut retrouver ici (les 180 premières, du moins, pour l'instant). Un vrai vase communicant, il me semble !

Nous avions déjà échangé une fois, avec Christine, lorsque les vases co débutaient, ou presque. J'avais alors réalisé, parce que je lui faisais toute confiance sans pourtant la connaître "en vrai", que j'avais écrit chez elle ce que je ne pouvais publier chez moi. 
Ce qui est rare, précieux, assez miraculeux.

En cette rentrée littéraire, dès que j'en saurai un peu plus sur l'oeuvre d'un autre écrivain qui m'héberge, j'irai lire son Lotus seven, qui vient de paraître chez publie.net. Il est placé, dans ma todo liste des livres de cet automne, en tout premier.

Anne Savelli

PS : pour cet échange un peu particulier, il va de soi que la photo qui illustre le texte de Christine est de moi tandis que celle qui m'a permis d'écrire la todo liste vient d'elle !

vendredi 6 juillet 2012

Vases communicants : échange avec Déborah Heissler



Il n'est plus temps de réfléchir


C’est une autre inscription — sur la page. Fugitive cette inscription qu’il faut saisir, que l’on voudrait comprendre, soumettre.

Ou quand encore le temps cesse
par-delà parfois les mots

rien d’autre alors que l’empreinte de plus intense
de plus intime
comme un second degré du rêve dans l’accord
de notre vie unique

où l’on pressent l’embrasement de l’if
et du vert
des ciels cousus de songe et de noces
rien que l’empreinte 


















La lumière aux branches nues se fige
et fait silence

Tracer un bord, des cadres. L’image n’est jamais fixe. A la lisière plutôt — là où le bleu et les blancs se mêlent par grandes masses.

Ne plus savoir comment cela va s’écrire

être dit, il n’est
plus temps de réfléchir


Déborah Heissler

*

Je n'ai jamais rencontré Déborah Heissler mais je suis entrée, il y a quelques temps, dans la librairie des Buveurs d'encre, située à côté de chez moi, me suis penchée (le rayon Poésie nécessite une petite gymnastique), ai trouvé son très beau recueil Comme un morceau de nuit, découpée dans son étoffe, l'ai emporté.   
Il commence par
Silence
De Déborah, je ne connaissais que le site, Carnets et autres notes, que je vous recommande. 
Autant dire que je me réjouis d'échanger aujourd'hui, jour des vases communicants, avec elle. Nous avons décidé de partir d'une phrase de son livre : Ce n'est plus l'heure de réfléchir et, sans nous concerter, avons toutes deux choisi une forme poétique. Je la remercie de m'avoir confié un extrait de son texte en cours, en suis très touchée. Le mien est ici.

vendredi 6 avril 2012

La planète des riches, par Gilda Fiermonte















Il m'a payée en retard, le patron, la période est très dure, plus tôt n'était pas possible, lui-même, parfois, ne se paie pas. Et je m'en serais foutue, car en lui j'ai confiance, si ce léger décalage n'avait transformé mon impécuniosité chronique en débit abyssal.
J'ai dû lui demander, à peine le chèque en main, si je pouvais courir le déposer.
Il avait par ailleurs besoin d'un livre en anglais, le détour entre ma banque et une librairie spécialisée n'était pas si grand, j'ai proposé de m'en charger. J'aime joindre l'utile à l'utile et éviter les dépenses d'énergie que l'on peut s'épargner.

Il faisait beau. 

Quoi qu'un peu froid.

Deux librairies anglaises se tiennent rue de Rivoli. Une fois réglé mon tracas financier, j'ai tout naturellement emprunté la rue du Faubourg Saint Honoré. Plus encore que l'avenue des Champs Élysées avant que d'y travailler (ou tout comme), c'est un de ces points de Paris où je ne vais jamais. 

En trois pas j'aborde un autre monde. Une autre ville. Une autre époque peut-être. Qui sait ?

Il y a cette zone protégée car tout contre l'Élysée. Comme au pied des prisons, le piéton est malvenu qu'on envoie d'autorité cheminer de l'autre côté. La précaution est légitime, il n'empêche que ça surprend lorsqu'on avance conscience tranquille et rêveusement.

Plus loin ces dames, vêtues avec recherche, ce qui ne veut pas dire élégance, perchées sur d'étrange souliers conçus pour tout sauf marcher, et qui font file devant une boutique comme pendant la guerre les bonnes gens pour leur pain. Marchand réputé d'escarpins.

Je n'ai jamais croisé dans ma vie que deux femmes "normales" (i.e. ni danseuses professionnelles au maintien parfait, ni mannequins anorexiques aux jambes interminables) que des chaussures perchées rendaient gracieuses et légères. Les autres, moi incluse si j'essayais, deviennent cousines podologiques des dames hippopotames de Fantasia   que leurs pointes n'allègent pas ni leur tutu n'affinent.

Une autre boutique s'orne d'une file d'attente, leur épargnant de me faire honte, j'ai détourné les yeux. 


La rue Boissy d'Anglas quoique dûment fermée par des barrières, accueille, semble-t-il, le tout-venant des piétons. Je m'y précipite : francilienne de longue date, ce n'est pas tous les jours à mon âge avancé, que je parviens à fouler les pavés, apparents ou recouverts, d'une rue jamais empruntée.  

L'impression de vacances m'a attrapée comme ça : j'étais en pays inconnu, dans une ville d'ailleurs, en Inde peut-être, un quartier chic, dans une ville écossaise, ou bien à Amsterdam si lointaine à présent (un seul week-end, bientôt 30 ans), mais sans doute ni Kiev ni Moscou, et malgré quelques jeunes touristes nippones qu'un gardien de la paix ose réprimander d'un geste pour une photo de leur hôtel qu'en sortant elles prenaient, certainement pas Tokyo.

Autour de moi, on parle anglais.

J'ai laissé le rêve s'agrandir, d'un voyage que j'effectuais avec l'homme de mes pensées. Fatigué par le périple, il m'attendait à l'hôtel délicieusement désuet où nous étions logés. J'arpentais donc seule la ville mais ça ne saurait durer. 
Il venait d'ailleurs de m'envoyer un message - un mail que j'ai reçu, dans l'étrange dimension de la réalité -, hélas sérieux et très concret. Le songe alors s'est achevé et ce qu'il abritait : le voyage imaginé.

Ce n'est soudain plus que Paris, bribe d'un quartier chic, que je n'avais jusqu'alors jamais explorée.

Sont apparus à froid les passants de cette rue très surveillée pour ce qu'ils étaient : des touristes au travail, chargés de sacs prestigieux, chacun représentant plusieurs trimestres de mon salaire, rien d'indispensable, jamais. Peu semblaient joyeux, pestant sans doute en leur for intérieur contre les limitations de circulation qui bloquent le passage des véhicules non motorisés ; ils souffrent sous le poids concret de leurs nouvelles possessions et sans vergogne je pense Bien fait !

Je ne suis pas capable de comprendre leur vie, pas davantage qu'eux de saisir la mienne et d'ailleurs aucun d'eux ne m'a regardée malgré mon allure inhabituelle (négligée ?) pour ces lieux étrangers.

Le chèque que je viens de déposer pour un mois d'efforts valeureux (mais heureux), ne représente pour eux que trois paires de chaussettes, quatre si elles sont d'été.
Mais la liberté, c'est moi qui l'ai. 
La place de la Concorde s'ouvre devant moi, j'ai cette course simple à faire, un vieux classique anglais ; rien ne pèse, ni ne presse. J'ai pourtant quitté vite  l'ancienne rue de la Bonne-Morue .
La planète des riches n'est pas l'endroit pour moi.



Gilda Fiermonte


*

J'ai connu Gilda par le Petit journal, puis nous sommes devenues amies. Je lui dois mon actuelle #viederelectrice, située dans le quartier dont elle parle ci-dessus, planète devenue le thème, on l'aura compris, de nos vases communicants d'avril. 
D'habitude, de cette vie je ne dis jamais rien. Cependant, s'il y avait un bien endroit où placer ce texte, c'était chez elle, évidemment - elle que je ne croise pas au hasard, entre Franklin Roosevelt et Saint-Philippe-du-Roule, mais au contraire rencontre chaque semaine dans un lieu bien précis : sa librairie. Je profite de ces vases co pour la remercier (de son accueil, de sa générosité, de son attention, de tout ce qu'elle sait...). Et remercier aussi, au passage, le passant de mon texte, homme d'italiques.