presqu'île de Giens

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vendredi 4 mai 2012

Une porte, par Piero Cohen Hadria

Il s’agit d’une des portes de la ville ; il en est ainsi, peut-être, depuis les années soixante du dix neuvième siècle; c’est dans le dix neuvième arrondissement, elle donne sur Pantin, sur Aubervilliers, et c’est une sorte d’empreinte ; aujourd’hui, je la vois tous les jours ou presque, par beau temps elle a cet aspect.
















On y croise les trains qui filent à l’est.
C’était en quarante trois, je ne sais pas exactement, mais peut-être en octobre, ou novembre ; ou alors au tout début quarante quatre au siècle dernier; l’homme avait été pris en otage par l’Etat de l’époque, transporté de Tunis à Rome, puis à Berlin, puis Paris, dans la prison du Cherche Midi, de laquelle il avait été écarté parce que, sans doute, son pays n’était plus exactement un allié de l’Allemagne ; je crois que c’est un soir, c’est une histoire embrouillée, il s’agit du père de mon père, il va retrouver quelques amis (comment, à pied ? en métro ?), manger un couscous qui alors n’est pas le plat national qu’on connaît aujourd’hui, mais une culture à lui tout seul (ce qu’il est toujours); il y faut des légumes et de la viande (trouver ces aliments, c’est la guerre, où les acheter ?), il y faut de la tradition et une main, de la semoule et de l’huile, des épices, toute une histoire ; en pleine guerre, en pleine déroute car les choses changent, on sait qu’on va vers autre chose et tout le monde, le monde entier se tourne vers les vainqueurs, dans six mois à peine, sur les côtes de la Manche… Je peux (on verra sûrement ce propos déployé) me faire à cette idée, un plat de couscous, mon grand père, des amis, une rue d’Aubervilliers, de Pantin, passer par cette porte, une sorte de restaurant qui n’en est pas un, je peux croire au soir, peut-être le froid, je me rends compte que je ne sais rien, rien d’autre que des faits secs froids, une rafle, l’incarcération à Drancy où l’industrialisation est déjà rodée, lui pris dans le transport, le convoi 67 du 3 février 44, le wagon à bestiaux, lui trois six neuf jours était-il mort en arrivant sur ces lieux maudits, né en 91, cinquante trois ans, à son arrivée si elle a eu lieu pas de question sur la rampe il a pris à droite, et c’en fut fini, gazé, terminé fumée noire, ce sont les faits, indicibles, et cette porte, cette porte de la ville que je vois tous les jours, passée par l’un de ses fils qui travaillait aux abattoirs, après guerre années soixante, le siècle dernier import export, de la viande venue de Chine, si je crois mes souvenirs, les halles, les grilles, les bêtes, un restaurant ici, le pont de chemin de fer, de nos jours à nouveau le tramway, ces travaux, je passe, je photographie, je regarde par la fenêtre, au loin, Nougaro qui chantait « je survole à midi tes six millions de types », c’est la nuit, sur un mur, au centre de la ville, son nom qui était celui de son fils, qui est le mien, parmi tant d’autres, je regarde au dehors, la ville, la paix, quelques lumières annoncent des cages d’escalier, de vieilles gens, Paris la nuit




















C'est la troisième fois que nous participons ensemble aux vases communicants, avec Piero Cohen Hadria. Voisins de web et de quartier, nous avons choisi d'évoquer ces endroits où nous nous croisons de temps à autres. Mon texte chez lui se trouve ici (ou se trouve ici chez lui, comme on voudra !).

Merci à Piero, une fois de plus, de cet échange, et à Brigitte Celerier pour sa recension mensuelle.

1 commentaire:

Dominique Hasselmann a dit…

Une porte et l'ouverture sur le souvenir personnel, photo mentale que l'on ne peut effacer tant qu'il reste de la mémoire, comme on dit d'un ordinateur.

Alors, travelling fixe sur un passé dont quelques résurgences récentes ("frontières", "douanes", etc.) montrent la présence qui rôde toujours.

Les mots,ici, par bel exemple, demeurent résistance à l'oubli et au temps.