l'horloge de la gare de Chartres

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mercredi 7 mai 2008

8. Cocteau + Racine = Genet ?













Entre 14 et 16 ans, bof, pas grand chose, si ce n'est Ionesco et Zola (L'Oeuvre), trouvés dans la bibliothèque de ma mère, et 1984 d'Orwell. Mais entre 16 et 17, ça se bouscule : d'abord Les Enfants terribles, lu trois fois de nuit. Ce qui me plaît : les rapports de domination des personnages entre eux, ce côté vampire qui fascine, hypnotise ; leur marginalité, leur mépris des problèmes matériels ; et surtout la chambre, vrai sujet du livre (claustration obsédante : dépouillée de tout artifice théâtral, plus tard, ce sera celle d'Un homme qui dort).
Ensuite, Phèdre, de Racine. Comme pour la pièce de Prévert à 10 ans, en connaître des passages par coeur, à force de relire. Seul grincement : la mort d'Hippolyte, happé par un monstre marin, fin que je trouve consternante. Que vient faire le surnaturel là-dedans ?
Enfin, toujours à 16 ans, en première, découverte de Genet grâce à Fassbinder et son adaptation de Querelle de Brest. La salle siffle, le lyrisme dérange, Genet n'est pas aimable : tant mieux. Evidemment, pour être honnête, c'est le physique de Brad Davis sur fond de ciel orange qui commence par compter ! Mais c'est aussi le trait de lumière rouge sur le cou de sa victime : décidément...
En sortant du cinéma, j'achète le livre, qui s'ouvre sur cette idée de mer évoquant l'idée de meurtre, de marins. Contrairement à Notre-Dame-des-fleurs et Miracle de la rose, je ne l'ai pas relu jusqu'ici. Mais Genet, dont la langue ensorcelle, vire régulièrement le lecteur de son livre : je commence à le percevoir et c'est, je crois, ce qui me plaît.
Plus tard, à vingt et un ans, quand je décide de faire mon mémoire de maîtrise sur son oeuvre, je découvre ses attaches avec Cocteau, et ce qu'on dit régulièrement de lui : un racinien. Mais pour moi non, Cocteau + Racine n'est pas égal à Genet, qui ne se compare à rien.

Mes préférés : L'Atelier d'Alberto Giacometti, Miracle de la rose.
Celui que je jette à travers la pièce : Pompes funèbres (cette fois, il m'a vraiment virée de son livre).

lundi 5 mai 2008

7. Le Père Goriot, de Balzac













Lu au collège à 14 ou 15 ans.

Auparavant, raconter qu'entre 11 et 14 ans, il y eut d'autres livres importants, en particulier un recueil de dessins de Topor et un dictionnaire des injures que quelqu'un avait laissé à la maison.
Et à 10 ans, sans doute ce qui a le plus compté : un dossier du Nouvel Obs sur le mouvement punk (on était en 77), conservé des années.

Jusqu'ici, aucun roman ou presque dans ma liste.

En 4e, surgit le livre que j'ai sans doute le plus détesté durant mon adolescence (même si j'avais déjà bien descendu Le Roman de la momie de Théophile Gautier en 6e et Quo vadis ? en 5e, au grand étonnement des enseignantes) : Le Père Goriot. Une haine directe, franche, nette, absolue. Et encore, on nous l'avait fait acheter, en deux volumes, dans une version abrégée. Je me demande ce que j'aurais fait s'il avait fallu avaler l'intégrale ! En lisant la description de la salle à manger de la pension Vauquer, j'étais folle furieuse - car c'était bien sûr la longueur, la minutie des descriptions de Balzac que je ne supportais pas. Aucune originalité dans cette aversion partagée par tous les élèves de la classe, mais elle était si forte... De même intensité que celle que je ressentais pour ma prof de français. Un sentiment réciproque : depuis le début de l'année, nous nous méprisions ouvertement.

Puis, un soir, du nouveau. Il fallait avancer dans la lecture du Père Goriot (on en était au début du second tome, je crois), lire une quarantaine de pages pour le lendemain. Sans m'en rendre compte, je suis presque allée jusqu'au bout, comme ces livres qu'on dévore allongé sur son lit, Perec dixit. En cours, personne d'autre n'avait lu les fameuses quarante pages. Elle m'a regardé un peu autrement. Nos rapports se sont (très légèrement) améliorés.

Plus tard, à la fac, pour les enseignants de lettres modernes dont je suivais les cours Balzac c'était : Dieu. Heureusement, j'avais réglé mes comptes avec lui.

Par contre, celui que je me suis mis à haïr (c'est drôle ces fureurs quand même) : François-René de Chateaubriand, dont j'ai revendu Les Mémoires d'outre-tombe dès l'UV dans la poche. Pour réussir l'examen, j'avais retourné comme une chaussette tous mes arguments négatifs (impossible pour certains enseignants de la Sorbonne, à l'époque, de supporter les critiques concernant leurs auteurs favoris - il fallait rester à notre place, c'est-à-dire à genoux devant les textes, tant qu'on n'était pas en maîtrise. Ensuite, brusquement, il était bien vu de faire le contraire...).

Ce serait une bonne idée de les relire, peut-être, ces deux-là : certains de mes livres préférés, j'ai commencé par ne pas pouvoir les supporter.

dimanche 4 mai 2008

6. Histoires extraordinaires, d'Edgar Poe











De la main invisible qui tue de Rimbaud à la main du médecin qui se tranche la gorge chez Prévert, il y a un lien que je n'ai fait qu'hier. On peut y ajouter la main coupée de Maupassant (auteur que j'avais bien l'intention de citer au moins une fois), le meurtre de Querelle de Brest (ça viendra), et si l'on veut, aussi, une liste de murder ballads : celles de Nick Cave, Anna la belle de Norge chantée par Jeanne Moreau, et bien sûr To love is to bury des Cowboys Junkies (la première des reprises de Trinity revisited, au piano, par Nathalie Merchant : il suffit d'attendre quelques secondes).

Entre temps, à onze ans, découvert les Histoires extraordinaires d'Edgar Poe, suivi des Nouvelles histoires extraordinaires et des Histoires grotesques et sérieuses, poches offerts, prêtés, offerts à nouveau, perdus, retrouvés... Si la main invisible des Assis me revient, c'est parce que Poe, pour moi comme pour beaucoup de monde, je suppose, c'est d'abord un cadavre de jeune fille fourré la tête en bas dans un conduit de cheminée (Double assassinat dans la rue Morgue) : seule image capable de supplanter, de neutraliser cette première angoisse, qui sait ?

Et puis non : Poe, c'est d'abord le plaisir de lire un texte difficile, qui demande des efforts. Chercher le vocabulaire qu'on ne connaît pas. Avancer lentement soutenu par l'intrigue. Et surtout : une célébration de l'intelligence d'autant plus probante que le narrateur se présente comme inférieur au détective qui résout les énigmes (dans La Lettre volée, Le Double assassinat...), incapable de suivre les circonvolutions de sa pensée tant que celui-ci ne les expose pas clairement.

Un détail : le détective, Dupin, porte le même nom que le père d'Aline, celui qui construit des bibliothèques.

samedi 3 mai 2008

5. La Maison des petits bonheurs, de Colette Vivier













Celui-là fait partie des livres dont personne ne vous a jamais parlé et qu'on découvre seul à la bibliothèque. Qu'on emprunte, et qu'on emprunte encore, au moins dix fois (à l'époque, il n'est plus réédité depuis longtemps et il faudra attendre le début des années 2000 pour qu'on puisse à nouveau le trouver dans les librairies).













(voilà sa couverture actuelle, désolée pour les cadres blancs)

La section jeunessse de la bibliothèque de Saint-Germain-en Laye où nous vivons maintenant en possède au moins trois exemplaires dans la collection Rouge et Or, serrés sur une étagère du haut : il est rarement indisponible. Un coup de blues ? Il suffit de descendre trois étages, traverser le centre-ville, passer devant le château (qui n'a plus rien de rouge...), prendre par le parc et voilà : on récupère ce journal intime d'une parisienne de 11 ans, Aline, qui vit avec ses parents, sa soeur et son frère dans un quartier populaire. Ce que j'aime dans ce livre est sans doute en rapport avec ce Paris perdu (Saint-Germain n'est aimable qu'aux riches, l'évidence se fait au fil des années), même s'il est paru en 1939 : dans l'immeuble d'Aline règne une solidarité évidente, une joie de vivre, une envie de faire la fête dès que l'occasion se présente. Jusqu'à l'arrivée de sa tante, la mesquine Mimi, qui remplace un temps sa mère et dresse plus ou moins les voisins les uns contre les autres, on danse, on mange, le ton monte vite mais on se file des coups de main. Tout se passe d'un palier à l'autre, avec une incursion, de temps à autres, à l'école et dans la cour du charbonnier. On ne voit jamais, contrairement à ce que laisse croire cette couverture-là du livre, la moindre tour Eiffel à l'horizon.













(par contre la fenêtre, son grincement, en particulier, a une certaine importance)

C'est aussi, exceptée la série des Heidi, le premier livre écrit par une femme, dont l'héroïne est une petite fille, qui compte pour moi. Jamais aimé la comtesse de Ségur, par exemple. Et si j'ai lu des Alice (ce qui m'a permis de savoir ce qu'était un avoué, un cabriolet, et ce que signifiait être assis sur son séant - mais sur quoi d'autre peut-on s'asseoir ?), ils n'ont jamais eu cet impact. Il faut dire qu'Aline détonne : pas très jolie, pas très douée en classe, autonome, généreuse.

Une dernière chose : le père d'Aline est menuisier, il fabrique des bibliothèques sur mesure.

vendredi 2 mai 2008

4. Paroles, La Pluie et le beau temps, de Prévert













Décidément, cette période de Château-Rouge, pourtant courte, ne veut pas disparaître si vite... Quelqu'un (je ne sais toujours pas qui) m'a offert Paroles de Prévert et je ne dois pas être vieille parce que j'écris mon prénom en grosses lettres bâton, au crayon de couleur bleu marine, sur la première page pour bien signifier que oui, il est à moi, ce livre sans images, ce livre pour adultes. Ce que j'apprécie alors, surtout, ce sont les caractères typographiques, le noir et blanc. M'en restera pendant longtemps un grand amour des Folios (j'aurai même du mal à concevoir que d'autres collections de poche existent).
Plus tard, vers le CE1, je découvre que certains des poèmes (Le Cancre, etc.) peuvent être appris en classe. Sentiment mélangé, entre plaisir de retrouver quelque chose que je connais déjà et déception de le voir banalisé. Prévert, dans les années 70, est cité à tout bout de champ : à l'école, dans les émissions pour enfants...
Plus tard encore, vers le CM1 (et nous avons encore déménagé deux fois, entre temps), je finis par avoir toute la collection : Histoires, Fatras, La Pluie et le beau temps...












Dans ce dernier, une "fausse" pièce de théâtre, Entrées et sorties, me plaît tellement que je l'apprends par coeur, connais tous les rôles. La scène se passe dans le salon d'un château. Devant le personnage principal, une duchesse autoritaire, les personnages meurent tous les uns après les autres : jardinier, duc, curé, fossoyeur, tout le monde y passe. Le plus marquant, c'est le médecin, venu au secours du curé qui agonise. Persuadé que la vie, comme la mort, est une épidémie, il déclare : Heureusement, un seul remède : la chirurgie ! avant de sortir un rasoir et de se trancher la gorge sur la tapis de la duchesse. Même "Du monde" (Et dire que j'attendais du monde!) tombe raide et meurt de peur devant le tas de cadavres. Pour finir, le jardinier se relève et explique à la duchesse qu'il a fait semblant d'être mort pour avoir la paix cinq minutes. Dans Entrées et sorties, il y a aussi un rôle de jeune première (assez peste, au fond), dont le jardinier est le grand-père. Nourrie comme toutes les petites filles d'histoires de Blanche-Neige, je résiste longtemps. Mais à force de relire la pièce je finis par me rendre à l'évidence : le personnage de la duchesse est bien plus intéressant que celui de Pervenche, la jolie blonde. Mieux vaut s'identifier à la première, rien à faire.
Très longtemps après, à l'âge adulte, je relis un grand nombre de poèmes de Prévert, pour voir. Et il m'agace, avec sa litanie de mots toujours les mêmes (soleil, sang, malheur, mer, jolie fille), moi qui pourtant aime tellement les mots les plus usités, concrets. Double tranchant que ce Prévert lu si tôt.

Un souvenir : j'avais dix ans à sa mort. J'étais en vacances chez mes grands-parents maternels. Pas osé demandé à mon grand-père, qui me faisait peur, la page du journal consacrée tout entière au poète, au type même du poète (une image pour tout le monde). Pourtant lui il s'en foutait complètement, de Prévert.

jeudi 1 mai 2008

3. Poulerousse

















Nous, on n'a pas de meubles, on n'a que des valises : quand vous voulez clouer le bec aux enfants dans la cour et que vous avez déjà, à cinq ou six ans, déménagé un certain nombre de fois, ce genre de phrase fait ses preuves. Et puisqu'on n'a que des valises, inutile de s'encombrer d'un appartement de plusieurs pièces, non ? De toutes façons on repartira ! Ou comment frimer (à l'aise) avec ce qu'on n'a pas.
Et la maison, alors ? La notion même de maison ? Je n'ai jamais vécu autrement qu'en appartement. Ma maison, c'était dans l'enfance celle de Poulerousse, un album du Père Castor sans cesse réédité dans lequel l'héroïne se fait enlever, chez elle, par un renard mais réussit à lui échapper.
Ce que j'aimais, précisément, dans ce livre, c'était le début : Dans la maison de Poulerousse, tout est propre et bien rangé. C'est un plaisir d'aller chez elle. Pas un grain de poussière sur les meubles... (je cite de mémoire). Et l'on voyait les différentes pièces (surtout la chambre et la cuisine) dans un état impeccable, fleurs dans les vases, rideaux repassés. C'était l'époque où ma mère et ses amis m'avaient offert pour un anniversaire une maison de poupées qu'ils avaient fabriquée eux-mêmes en récoltant des chutes de moquette, de papier peint, des porte-clés publicitaires... Maison à un étage avec télévision, machine à laver, baignoire, toilettes, tapis en peau de bête, et jusqu'à l'électricité : tout en récup, une maison unique (m'en est resté le goût de la miniaturisation, des maquettes, de l'échelle réduite). Poulerousse, c'était l'ordre aussi, ce "chaque chose à sa place" qui me servait de repère lors des déménagements.
Poulerousse se faisait donc enlever par un renard et s'en sortait parce qu'elle était plus rusée que lui (grâce aussi à la tourterelle, son amie, avec laquelle elle finissait par habiter). Le problème, c'était la beauté du renard et de la renarde, et les conséquences du geste de Poulerousse : la pierre qu'elle avait mise dans le sac à sa place ébouillantait le couple qui croyait faire un bon repas. Et ça, ça ne m'allait pas du tout. Après, qu'elle aille vivre avec la tourterelle, partager avec elle du vin et des gâteaux, ça m'était complètement égal.

J'ai offert ce livre à mon fils, qui l'a laissé jusqu'à ce jour totalement indifférent (en apparence, du moins). Par contre, nous sommes tous deux de très grands fans de Ma maison, un album de Delphine Durand paru au Rouergue.









La maison de la narratrice ne paie pas de mine, mais à l'intérieur on y trouve des monstres (dont certains de la famille des mous), des saucisses qui parlent, un type qui se plaint tout le temps, un endroit où l'on range tout ce qu'on ne sait pas où mettre ailleurs (les idées qu'on n'a pas encore eues), etc. A la dernière page, l'un des personnages ouvre la porte et ordonne à tous les autres : allez, tout le monde dehors ! Bref, un endroit bien plus marrant que la maison de Poulerousse, ménagère parfaite qui fait fuir la beauté.

Poulerousse ou le livre du refuge, du lieu clos au milieu du chaos. Sa suite : les romans de Barbara Pym où les Anglaises boivent du thé en observant leur nouveau pasteur par la fenêtre (lus à Stalingrad ou sur la ligne 2, tiens, en période difficile, au début des années 2000) ; le jardin de Sido.

Et puisque j'en suis à parler de Delphine Durand, de la pub pour un autre de ses albums parus au Rouergue, le génial Bob et compagnie (un livre sur la création du monde, si si). A lire à n'importe quel âge.



2. Je sais tout, d'Alain Grée
















Toujours à Château-Rouge, en dernière année de maternelle. Quelqu'un (mes grands-parents paternels ?) m'a offert cette encyclopédie. Evidemment, le titre me fascine : si je lis ce livre, je vais donc tout savoir ? La mise en abîme de la couverture le laisse supposer... Oui mais je ne sais pas encore lire, ne suis pas encore en CP.
L'été précédent, ma grand-mère (maternelle, cette fois) a commencé à m'apprendre quelques sons, quelques combinaisons de lettres, selon la bonne vieille syllabique. Devant Je sais tout posé sur la table je me fais un petit mix globale/syllabique et j'apprends à lire seule, grâce au blondinet qui veut tout connaître, les noms des fleurs, des animaux, des couleurs, des moyens de transport...




















(scan trouvé sur ce blog d'une illustratrice)

Grand choc : tout savoir, ça signifie CONNAITRE LE NOM DES CHOSES, dans tous les domaines possibles. A partir de là, on peut dérouler ces fils : les dictionnaires qu'on demande en cadeau, puis achète (dont, à partir des années 90, les dictionnaires visuels) ; les livres qu'on trouve aux puces sur des sujets qui, a priori, n'intéressent pas (les montres, les outils anciens...) mais qu'on rapporte pour les noms qu'ils recèlent ; et cette certitude : nommer reste plus jouissif qu'acquérir (sauf dans le cas des livres, donc). Summum du plaisir à nommer : les premières pages des Choses, de Perec.

Il y aussi les illustrations d'Alain Grée, que j'aime autant que les Japonais.