Mandelieu

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samedi 13 septembre 2008

J - 11 : Istanbul, épées, barres de glace

J'ai retrouvé en rangeant le résultat d'un travail sur Istanbul et la littérature qui m'avait permis de découvrir un certain nombre d'auteurs turcs ou kurdes (Sait Fait, Latife Tekin...) il y a quelques années. Parmi eux, l'écrivain et comédienne Emine Sevgi Özdamar, née en Anatolie en 1946, partie vivre en Allemagne à 19 ans et dont est paru en 1997 le roman La Vie est un caravansérail aux éditions Zoé. J'avais pris "l'habitude", avec Latife Tekin (Contes de la montagne d'ordures, Les Epées de glace) de lire ces récits frappés, qui vous alpaguent, vous envoient dans les bidonvilles, les gecekondus (ces maisons construites en une nuit par les paysans qui débarquent), ruelles où tout se passe, surtout le plus improbable, dans une langue qui ne ressemble à rien de connu. N'empêche. L'incipit de La Vie est un caravansérail est sans doute un de ceux qui m'aura le plus marqués dans ma vie de lectrice. La scène se passe dans un train :

D'abord j'ai vu les soldats. J'étais debout dans le ventre de ma mère entre les barres de glace, je voulais me cramponner et empoignais la glace, je glissais et me retrouvais au même endroit, je frappais à la paroi, personne n'entendait.

Elle poursuit :

Les soldats quittèrent leurs manteaux qui, avant eux, avaient été portés par 90.000 soldats morts et pas encore morts, et étaient déjà pendus au crochet. Un soldat dit : "Fais de la place à la femme enceinte !"

et quelques lignes plus loin :

Le train cria, la tante Coton descendit et lança par la fenêtre : "Fatmaaa, personne ne reste dedans, tous finissent par sortir ! Mais attends d'être chez ton père !" Le train démarra.

[...]

Dans le ventre je pensais : mon père aussi est soldat, sans doute que son manteau pue comme ces manteaux. Plus tard je serai la fille au père qui pue.

Apparemment, Emine Sevgi Özdamar a écrit trois autres livres depuis, dont un au moins traduit en français. C'était, en ce qui me concerne, la bonne nouvelle du jour !

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