Rezé (comme une carte postale)

Rezé (comme une carte postale)

lundi 30 mars 2015

danser Dita















Au départ, il y a le désir de la chorégraphe Caroline Grosjean, qui m'a par ailleurs commandé un texte pour Diptyque, la pièce chorégraphique que sa compagnie monte cette année, de me convier à la rejoindre à l'écomusée de la cerise de Fougerolles, en Franche-Comté. Il s'agit, m'a-t-elle dit, de travailler sur la métamorphose. Elle pense que je pourrais y installer Dita Kepler pendant quatre jours. Quand j'arrive, elle et la danseuse Magali Albespy sont déjà à l'oeuvre, se produisent depuis la veille devant des élèves qui les regardent, les dessinent, les écoutent.




























Car elles ne font pas que danser. La musique qui les accompagne, c'est un silence parfois rythmé par les mots qu'elles lancent, qu'elles rattrapent au vol, à partir desquels un mouvement se dessine, qui les prolonge ou s'en écarte... Ce qui peut se passer dans la pièce P/A/R/T/I/T//I/O/N/S par exemple.

Durant ces quatre jours, je travaillerai également avec le créateur sonore Zidane Boussouf. Le samedi et le dimanche, nous proposerons ensemble deux courtes lectures, différentes l'une de l'autre, projet qui se dessine au fur et à mesure. Il s'agit donc d'explorer le lieu, d'écrire en fonction de lui, des deux danseuses et de ce que Zidane va trouver. De partir de Ile ronde et de Anamarseilles (variation pour DK que je tente justement de terminer) pour propulser Dita ailleurs, une fois de plus.

Petit rappel : Dita Kepler n'est pas un personnage, mais un avatar que je fais apparaître depuis 2009 dans les lieux "réels" de mes résidences. Totalement malléable, elle a cependant quelques particularités : outre un nom qui ne change pas, elle possède le don de voler et celui de se métamorphoser. Souvent, quand elle débarque, les mots qu'elle entend lui traversent la tête, ce qui la désoriente. Pour avancer, elle se transforme alors en pans de décor.
On la trouve en version papier, animée et codée, sur Twitter, accueillie ailleurs, etc.

Bien. Allons voir.
















































































































Des fenêtres, des alambics, un lit à baldaquin, une chambre verte dans un lieu dédié à la cerise, sans compter l'exposition temporaire sur l'absinthe... La matière ne manque pas. Pourtant, je vais peu m'en servir, en tout cas pour le texte qui viendra s'insérer dans le montage proposé le dimanche (Ile ronde + Journal du silence + Anamarseilles + texte écrit à l'occasion).

Au départ, je tente plutôt de relier cette apparition de Dita Kepler à la fin d'Anamarseilles sans utiliser ces éléments principaux du texte que sont Marseille et l'anamorphose. Ca fonctionne à peu près. En tout cas, c'est ce qu'il me semble. Deux ou trois paragraphes écrits dans la journée, c'est plutôt un bon rythme pour Dita Kepler : depuis le début, ce "décor 3" censé venir après Décor Lafayette et Décor Daguerre est ce qui m'est le plus difficile à écrire, techniquement.
Il s'agit dans ces paragraphes censés conclure, ou presque, Anamarseilles, de se relier au monde après une déambulation solitaire grâce aux hommes et aux femmes rencontrés et qui incarnent le lieu.

Dita, dans ma tête, c'est Caroline et Magali ce jour-là, et c'est merveilleux comme tout fonctionne dans ce sens (pour moi) même lorsqu'elles interprètent des passages de P/A/R/T/I/T//I/O/N/S.





























Je me souviens avoir pensé à la structure des jeux vidéo mais aussi à la danse, en écrivant Ile ronde. Les voir toutes deux incarner plus tard dans la journée le corps dédoublé de Dita Kepler sans être dans l'illustration, sans qu'on y voit un géant, une jeune fille (que de toute façon je vais expulser du texte lors du montage de dimanche), c'est un grand moment.

Dita parfois c'est moi aussi et nous sommes donc trois dans ce cas.



















De mon côté, quand je ne suis plus, ou pas encore, dans l'interaction, je m'approche, je m'éloigne de ce que j'ai à écrire.
Lis l'un des paragraphes à voix haute le samedi, durant une première performance.
Réécris autre chose le dimanche, intégrant cette fois des mots du lieu, transformant même Dita en cerise. Ce sera un one shot, comme du temps du Cent Quatre, texte qu'on n'entendra qu'une fois, qu'on ne retrouvera nulle part. Il sera porté par la création sonore de Zidane, et les mots dansés.

Le montage des textes (et très certainement, aussi, le fait d'avoir travaillé à plusieurs) me laisse entrevoir la complexité du lien que j'entretiens avec elle, Dita Kepler. C'est très net durant la seconde lecture. Un vertige qui vient s'apaiser quand Caroline et Magali reprennent la main, sans rien dire, ne forment plus qu'un corps durant un court instant.

Voilà, c'est fini. Dita Disparaît.















Je ne sais pas ce qu'il adviendra d'elle, à Fougerolles. Lire ce qui a été écrit dans l'écomusée a simplement fait partie de la performance, ne fut qu'un moment dans le parcours imaginé par Caroline, durant lequel le public (enfin je l'imagine, car précisément, n'étant qu'un jalon de ce parcours, je n'ai pas vu le reste) a assisté à des passages dansés, est monté, descendu dans ce très bel endroit qui réunit une maison de maître et une grange ; a entendu des voix lui chuchoter, lui crier peut-être, des mots venus du lieu comme de mon texte ; s'est laissé bercer par des bruits d'eau, d'oiseaux, de forge...

La compagnie Les Pièces détachées est à nouveau en résidence à l'écomusée du 2 au 6 avril. Deux danseurs de plus vont la rejoindre. Si vous passez par là, n'hésitez pas : racontez-moi la suite.

lundi 16 mars 2015

Crossroads / 26















Ca me paraît difficile, ces jours-ci, de continuer le feuilleton Décor Daguerre. J'essaye alors de reprendre ma rubrique Crossroads, celle qui parle des projets en cours et de ce que deviennent les livres, mais même ça, je ne suis pas sûre d'y parvenir. Essayons quand même.

En ce moment, je tente de terminer Anamarseilles, entamé il y a deux ans et qui doit paraître aux éditions La Marelle, dois rendre le manuscrit à la fin de ce mois. Je "tente", en effet, car plus je cherche à simplifier, plus le texte se complique. Ce qui pourrait n'être qu'une promenade dans Marseille devient au fil des lignes une sorte de monstre - en même temps, c'est normal, me dis-je, l'anamorphose dont il s'inspire est un monstre soi-même. Bon, on essayera de vaincre !

Pour m'encourager, je pense à ces mots de l'enseignante du Havre dont les élèves étudient en ce moment Ile ronde. Certains semblent avoir très bien compris (alors que je ne l'ai jamais dit nulle part) que le texte était écrit en s'inspirant de la structure d'un jeu vidéo : on passe ainsi d'une surface plane à une autre en tombant, en sautant ; le personnage principal se métamorphose (qu''il se scinde en deux ne pose aucun problème, on en a vu d'autres), remonte dans le temps... Il y a une, voire plusieurs quêtes (délivrer le géant / se débarrasser des voix qui nous hantent / trouver sa place dans le monde). Etc. Voilà une reconnaissance qui fait du bien, il faut le dire.

Anamarseilles est également une variation pour Dita Kepler. Dita avance dans Marseille en se distordant, perturbée par ce qui cherche à lui indiquer où se rendre, à l'influencer, dessinant pour elle un chemin dans la ville. Dans l'anamorphose, la frontière entre portrait et paysage est brouillée : se laisser guider, ce ne serait pas se perdre, au contraire ?















(Dita pensant qu'elle ne pense pas, vous voyez où cela me conduit ?) (bref)

Il y a du lieu, un embryon de pensée. Il y a du corps également, et ce n'est pas un hasard. J'écris également sur le corps pour la compagnie Les Pièces détachées, ne dois pas l'oublier... Et aussi sur le bruit, projet de plusieurs mois entamé en octobre dernier (130 pages de notes à ce jour) qui avance un peu au rythme de Fenêtres.

Il faudrait continuer à chercher un éditeur pour Décor Daguerre.
Il faudrait aussi, et surtout, et ça urge, trouver de l'argent pour tenir les mois suivants. 
Il faudrait faire abstraction de tout cela pour terminer Anamarseilles.
Il faudrait...

Ca ne simplifie pas la donne, et c'est une des raisons pour lesquelles je publie moins sur ce blog ces temps-ci. Cette rubrique n'était plus actualisée depuis octobre dernier, je viens de m'en rendre compte, ce qui fait quand même un moment. Parfois on se débat, ça dure, ça dure, vole notre énergie.

dimanche 8 mars 2015

un homme à la mer

Ces jours-ci, c'est toujours penser à lui. Il surgit à l'improviste pendant une lecture, dans le métro, dans la rue... Alors je dépose ici, ce dimanche matin, le texte écrit pour Alain (initiales : AR), mon cousin, lu par ma soeur la semaine dernière à Saint-Malo.
















AR - chant pour Alain


AR on le sait veut dire aller retour en langage de voyageur
AR de ton côté c'est aller prendre l'air
la mer la route
la lumière la tangente
et que tout se mélange
sable et pierre sel et cendre

AR dans l'air quelque chose se met à tanguer
changer, se tendre
envol à partir de la plage

AR alors l'aérien le terrien c'est tout un et c'est toi
comme on dit un homme à la mer

tu es beau à tomber tu tombes tu te relèves
te tournes vers le monde
l'écoutes et le regardes
et tu ris et tu cries et je ne sais quoi encore
et brusquement silence

tu t'en vas un instant
tu dis que tu reviens
qu'on ne s'inquiète pas

plage vide, coeur lent, petit matin

AR alors un aller sans retour on commence à le supposer
un homme sur son fil
entre la pierre la cendre et le sable et le sel
bras tendus

et nous levons les yeux
vers ton ombre qui prend
l'air
et brusquement silence

AR vers la plage j'entends ton coeur qui bat
c'est une scansion nouvelle

ton rire tes mains tes bras
si je ferme les yeux voilà que tout revient
apaisé
comme en transparence

AR alors un allez un retour
oui

vers toi homme qui danse dans la grande marée

*

(drapeau d'Alain, photo empruntée à ma nièce Morgane)

dimanche 1 mars 2015

pour l'accompagner













































Il est inconcevable qu'il ne soit plus là et pourtant c'est le cas. 
En ce jour où je n'ai pas réussi à me rendre sur l'île de Cézembre où ses cendres viennent d'être dispersées, où je n'ai pu monter dans le bateau, je cherche des photos de mer pour l'accompagner. 




























Je cherche. Je ne sais s'il faut ici poster le texte écrit pour lui, lu à Saint-Malo vendredi quand déjà je ne pouvais y être. Je ne sais pas, vraiment, mais j'aimerais l'accompagner.
Penser à lui, c'est nous revoir à 14, à 15, à 22, à 38 ans (lui et moi du même âge jusqu'à la semaine dernière), sur une île ou en ville. Sa haute silhouette, ses yeux verts, sa grande beauté et son rire, ses provocations, sa générosité, tout cela se promène, continue de se promener de la plage à la rive.




























(Barcelone Sanary une calanque de Marseille : endroits où tu es peut-être passé mille fois, cousin voyageur)

lundi 23 février 2015

Décor Daguerre #6



« Agnès Varda au fond à gauche » indique l'écriteau au début du reportage.
Un homme, une femme, un vrai couple, annonce la voix off, dans une vraie maison, ajoute-t-elle en montrant cependant le décor du Bonheur, une façade de banlieue, avant de suggérer que cet homme et cette femme vivent chacun de leur côté. Chacun dans un appartement qui donnerait sur la cour ? C'est ce qu'il semblerait.
Harmonie de l'ensemble.
Jacques Demy écrit Les Demoiselles de Rochefort dans une pièce à escalier, à meubles anciens, près d'une fenêtre – mais pas juste en face, à côté.
Dans une seconde pièce, Agnès Varda reçoit la presse pour parler du Bonheur, qui sort. Fleurs dans un vase, colliers au mur.
Demy, le premier, est interrogé et il livre presque tout de lui, alors qu'il croit se taire : l'enfance heureuse brisée par le bombardement de Nantes le 16 septembre 1943 (il donne la date précise). A partir de ce moment-là rien ne compte. Rien de plus atroce ne peut arriver. A partir de ce moment-là on rêve une existence.
La réalité est presque toujours une catastrophe, dans votre œuvre, répond en écho le journaliste, citant Lola, les Parapluies. Il constate, acquiesce.
Devant lui, un téléphone, un cendrier.
Vous vivez seul.
Eh bien j'ai des amis. Et je vis surtout avec ma femme.
Plus tôt, la caméra a montré des chats, du soleil, la cuisine où ils se retrouvent. C'est champêtre comme Le Bonheur, que Varda dit avoir pensé en fonction de deux références : la photographie d'amateur et la peinture impressionniste.
La photographie amateur, vous connaissez ça : vous avez été photographe.
- Non, pas du tout. J'ai été photographe mais jamais amateur. Je veux dire qu'avant de devenir professionnelle, avant d'apprendre, je n'avais même pas d'appareil pour m'amuser.
(sous la politesse on sent l'agacement)
Cette photographie de famille, de clan dont elle savoure le charme a, on s'en doute, influencé le choix des couleurs, des extérieurs. Des chromos assumés, des silhouettes graciles qui pourraient passer des clichés à la pellicule, de son film à elle, Varda, à son film à lui, Demy – pourrait passer la cour.
Cependant : ne pas se gêner. Ne pas se juger. Ne pas se donner de conseils. Se lire, mais à la fin. Ne pas se rendre sur les tournages de l'autre, ou si peu. Ne pas nécessairement comprendre son travail, et tant mieux.

*

=> un reportage de 1972, chez Agnès Varda, rue Daguerre
=> un reportage de 1964, chez Agnès Varda et Jacques Demy, rue Daguerre
=> Les Demoiselles de Rochefort
=> Le Bonheur
=> La photographie

dimanche 15 février 2015

Décor Daguerre #5
















L'épicerie c'est d'abord une immense variété de laits, écrémés, pasteurisés, stérilisés, longue conservation qui déroute la cliente venue de la campagne, parisienne seulement depuis les années 50. Devant elle, en retrait, trois vendeurs l'écoutent tandis que le patron, dans cet espace minuscule, tente de l'accommoder. Autour, tout est rond : les boites de camembert, de pâté, de haricots, les asperges en bocaux et les plats en conserve, les pots de crème et les rochers Suchard. Tout ce qui peut s'empiler s'empile, yaourts, flans et fromages de chèvre : on pourrait sans problème nourrir tout le quartier. Au nom qu'il propose en dernier recours, l'épicier, Gloria, on a déjà le goût du sucre en bouche (et que dire de ces laits en tube qui ressemblent à des dentifrices ?). Vous n'en avez pas de pas écrémé ?
La moutarde, les olives : les marques d'aujourd'hui s'y détectent au logo, sans avoir le temps de les lire. En arrêt sur l'image ce pourrait être 2013, là, devant nous, qui nous montre du quasi rien – excepté le crayon sur l'oreille du vendeur peut-être et la cigarette du client dont la fumée parfume, enveloppe les produits frais. 

*
=> 1975, 2013, rue Daguerre

dimanche 8 février 2015

Décor Daguerre #4















Fermer les yeux, bien écouter. Apprendre ceci : fer de lance, dent de cheval, variolite (parce que la roche présente des ressemblances avec les pustules de la variole), les noms de pierres données par les géologues ont été choisis de façon plus poétique que scientifique. Apprendre que rien sur terre ne résiste au temps. Que les squelettes d'algues font des fossiles, sphères qui ressemblent à des porte-savons. Que le granit pourrit. Que la craie, ce sont encore des squelettes d'algues. Qu'un galet, c'est un silex entouré de craie, que celle-ci disparaît, se dissout, que la silice ne l'aime pas et se regroupe pour l'éviter. Que plus le galet est sphérique, plus il est vieux (quelques dizaines d'années seulement). Apprendre, et entendre plusieurs fois, de plusieurs bouches, car les animatrices se succèdent en reprenant la même leçon, que le marbre et l'ardoise sont des roches métamorphiques, couches soudées, contrairement aux autres roches, sédimentaires ou magmatiques.
(c'est ce métamorphique qui me tient, me plaît, c'est la transformation qui m'attire)

*
=> 1975, école primaire
=> 2012, cdd d'enquêtrice à la Cité des Sciences ; Paris ; travail
=> 2015, atelier d'écriture en collège à Aulnay-sous-Bois à partir de J'apprends de Brigitte Giraud le 9 février (c'est-à-dire demain)