Rezé (comme une carte postale)

Rezé (comme une carte postale)

dimanche 1 mars 2015

pour l'accompagner













































Il est inconcevable qu'il ne soit plus là et pourtant c'est le cas. 
En ce jour où je n'ai pas réussi à me rendre sur l'île de Cézembre où ses cendres viennent d'être dispersées, où je n'ai pu monter dans le bateau, je cherche des photos de mer pour l'accompagner. 




























Je cherche. Je ne sais s'il faut ici poster le texte écrit pour lui, lu à Saint-Malo vendredi quand déjà je ne pouvais y être. Je ne sais pas, vraiment, mais j'aimerais l'accompagner.
Penser à lui, c'est nous revoir à 14, à 15, à 22, à 38 ans (lui et moi du même âge jusqu'à la semaine dernière), sur une île ou en ville. Sa haute silhouette, ses yeux verts, sa grande beauté et son rire, ses provocations, sa générosité, tout cela se promène, continue de se promener de la plage à la rive.




























(Barcelone Sanary une calanque de Marseille : endroits où tu es peut-être passé mille fois, cousin voyageur)

lundi 23 février 2015

Décor Daguerre #6



« Agnès Varda au fond à gauche » indique l'écriteau au début du reportage.
Un homme, une femme, un vrai couple, annonce la voix off, dans une vraie maison, ajoute-t-elle en montrant cependant le décor du Bonheur, une façade de banlieue, avant de suggérer que cet homme et cette femme vivent chacun de leur côté. Chacun dans un appartement qui donnerait sur la cour ? C'est ce qu'il semblerait.
Harmonie de l'ensemble.
Jacques Demy écrit Les Demoiselles de Rochefort dans une pièce à escalier, à meubles anciens, près d'une fenêtre – mais pas juste en face, à côté.
Dans une seconde pièce, Agnès Varda reçoit la presse pour parler du Bonheur, qui sort. Fleurs dans un vase, colliers au mur.
Demy, le premier, est interrogé et il livre presque tout de lui, alors qu'il croit se taire : l'enfance heureuse brisée par le bombardement de Nantes le 16 septembre 1943 (il donne la date précise). A partir de ce moment-là rien ne compte. Rien de plus atroce ne peut arriver. A partir de ce moment-là on rêve une existence.
La réalité est presque toujours une catastrophe, dans votre œuvre, répond en écho le journaliste, citant Lola, les Parapluies. Il constate, acquiesce.
Devant lui, un téléphone, un cendrier.
Vous vivez seul.
Eh bien j'ai des amis. Et je vis surtout avec ma femme.
Plus tôt, la caméra a montré des chats, du soleil, la cuisine où ils se retrouvent. C'est champêtre comme Le Bonheur, que Varda dit avoir pensé en fonction de deux références : la photographie d'amateur et la peinture impressionniste.
La photographie amateur, vous connaissez ça : vous avez été photographe.
- Non, pas du tout. J'ai été photographe mais jamais amateur. Je veux dire qu'avant de devenir professionnelle, avant d'apprendre, je n'avais même pas d'appareil pour m'amuser.
(sous la politesse on sent l'agacement)
Cette photographie de famille, de clan dont elle savoure le charme a, on s'en doute, influencé le choix des couleurs, des extérieurs. Des chromos assumés, des silhouettes graciles qui pourraient passer des clichés à la pellicule, de son film à elle, Varda, à son film à lui, Demy – pourrait passer la cour.
Cependant : ne pas se gêner. Ne pas se juger. Ne pas se donner de conseils. Se lire, mais à la fin. Ne pas se rendre sur les tournages de l'autre, ou si peu. Ne pas nécessairement comprendre son travail, et tant mieux.

*

=> un reportage de 1972, chez Agnès Varda, rue Daguerre
=> un reportage de 1964, chez Agnès Varda et Jacques Demy, rue Daguerre
=> Les Demoiselles de Rochefort
=> Le Bonheur
=> La photographie

dimanche 15 février 2015

Décor Daguerre #5
















L'épicerie c'est d'abord une immense variété de laits, écrémés, pasteurisés, stérilisés, longue conservation qui déroute la cliente venue de la campagne, parisienne seulement depuis les années 50. Devant elle, en retrait, trois vendeurs l'écoutent tandis que le patron, dans cet espace minuscule, tente de l'accommoder. Autour, tout est rond : les boites de camembert, de pâté, de haricots, les asperges en bocaux et les plats en conserve, les pots de crème et les rochers Suchard. Tout ce qui peut s'empiler s'empile, yaourts, flans et fromages de chèvre : on pourrait sans problème nourrir tout le quartier. Au nom qu'il propose en dernier recours, l'épicier, Gloria, on a déjà le goût du sucre en bouche (et que dire de ces laits en tube qui ressemblent à des dentifrices ?). Vous n'en avez pas de pas écrémé ?
La moutarde, les olives : les marques d'aujourd'hui s'y détectent au logo, sans avoir le temps de les lire. En arrêt sur l'image ce pourrait être 2013, là, devant nous, qui nous montre du quasi rien – excepté le crayon sur l'oreille du vendeur peut-être et la cigarette du client dont la fumée parfume, enveloppe les produits frais. 

*
=> 1975, 2013, rue Daguerre

dimanche 8 février 2015

Décor Daguerre #4















Fermer les yeux, bien écouter. Apprendre ceci : fer de lance, dent de cheval, variolite (parce que la roche présente des ressemblances avec les pustules de la variole), les noms de pierres données par les géologues ont été choisis de façon plus poétique que scientifique. Apprendre que rien sur terre ne résiste au temps. Que les squelettes d'algues font des fossiles, sphères qui ressemblent à des porte-savons. Que le granit pourrit. Que la craie, ce sont encore des squelettes d'algues. Qu'un galet, c'est un silex entouré de craie, que celle-ci disparaît, se dissout, que la silice ne l'aime pas et se regroupe pour l'éviter. Que plus le galet est sphérique, plus il est vieux (quelques dizaines d'années seulement). Apprendre, et entendre plusieurs fois, de plusieurs bouches, car les animatrices se succèdent en reprenant la même leçon, que le marbre et l'ardoise sont des roches métamorphiques, couches soudées, contrairement aux autres roches, sédimentaires ou magmatiques.
(c'est ce métamorphique qui me tient, me plaît, c'est la transformation qui m'attire)

*
=> 1975, école primaire
=> 2012, cdd d'enquêtrice à la Cité des Sciences ; Paris ; travail
=> 2015, atelier d'écriture en collège à Aulnay-sous-Bois à partir de J'apprends de Brigitte Giraud le 9 février (c'est-à-dire demain)

lundi 2 février 2015

Décor Daguerre #3



















A première vue, on pourrait supposer qu'en France, les coiffeurs baptisent leur salon du prénom qu'ils portent (années 70), adoptent tout jeu de mot en -tif ou en -hair (années 80), se laissent désigner par un nom de chaîne qui presque toujours associe le prénom composé et le nom de famille d'un homme, jamais d'une femme (années 90) -pour les mots en -tif ou en -hair, voyez l'oulipien Philippe Didion qui les collectionne depuis les années 2000. 

A première vue, les coiffeurs (Janine et Yves, tel 306.82.39 renseigne la porte d'entrée), qui ont séparé leur salon en deux, masculin (un tiers), féminin (le reste) par une semi-cloison aiment la couleur verte, les motifs floraux, le verre dépoli, les affiches publicitaires. C'est l'époque des blouses roses, pas encore des noires qui feront de la coupe un geste chirurgical.
Tiens, non, pourtant, pas de blouse rose chez Janine. Et comment est habillé Yves ? 

*

=> 1975, rue Daguerre, arrière-plan, vitrine, blouse, couple, constatations empiriques
=> 2013 L'Invent'hair perd ses poils, newsletter dominicale (rubrique) 

dimanche 25 janvier 2015

Décor Daguerre #2



















Sur le mur, il s'en passe. On circule, on poste, on donne à voir, à entendre, à lire. On envoie sans le dire des mots d'amour. On découvre, on apprend, on prend des rendez-vous. Et, on le sait aussi, ce dont nul ne doute, ce que tout le monde dit : on se met en avant, avec simplicité ou de façon retorse ; on expose sa bouche, ses yeux et ses écrits, ses pieds plutôt quand on se croit malin. On dévoile sans exhiber, on exhibe avec naïveté. 

*

=> 1975 : en arrière-plan, le mur de la boutique avec ses photos, ses cartes postales, ses petits mots accrochés (à la boucherie en particulier)
=> 2013 : le mur de Facebook
=> évolution de la photographie et de ses usages

mardi 20 janvier 2015

Décor Daguerre #1

Comme je l'avais fait pour Décor Lafayette avant sa parution, j'ai décidé de poster ici, régulièrement si je peux, disons une fois par semaine, des extraits de Décor Daguerre. Le livre étant a priori un peu moins long que le précédent "décor" (aux alentours de 230 pages, selon mes calculs), je n'irai peut-être pas jusqu'à cinquante extraits, on verra.
L'idée est de le faire vivre autrement, en attendant (sans attendre) de voir ce qu'il va devenir : en donner des extraits illustrés, dans un ordre différent, afin de créer un nouvel objet. 

Pour moi, en effet, la publication papier d'un livre est certes un des événements majeurs de sa vie, mais ce n'est pas le seul et il n'est pas incontournable. Font aussi partie du lot la publication numérique, les lectures publiques, les enregistrements, la création de sites web, le fait d'en parler dans une classe et qu'il soit étudié, utilisé par d'autres en ateliers d'écriture, etc.

Je ne posterai pas tout le texte ici, loin de là, et ne mettrai pas en ligne ce qui fait à mon sens le coeur du livre lui-même, passages qui ne peuvent apparaître qu'en fonction de la structure d'ensemble. J'espère que cette apparition sur Fenêtres lui prêtera vie cependant, lui donnera une forme différente du manuscrit. 

Bienvenue, donc, en 1975, mais également en 2013, année où il fut écrit.
Bienvenue à Paris, rue Daguerre, aux Halles, en Seine-Saint-Denis, ailleurs en banlieue et dans le monde entier. 

*



















Ce serait bien, pour une fois, de produire un bel objet rond, une bille, une bulle, quelque chose d'irisé et de plein, qui tourne sur soi-même, sans aspérité apparente ; ou encore un tissu déplié, jeté devant soi pour apprécier le motif, la texture, le grain. Un ensemble fluide, à suivre sans se rappeler que l'on passe d'une phrase à l'autre, paragraphes huilés, lovés dans leurs chapitres avec pour unique sujet Daguerréotypes d'Agnès Varda, l'année 1975, une enfance parisienne.
(et voilà trois sujets au moins)
Un texte sans commentaires, sans parenthèses, décrochages divers. Sans brisure, sans cassure. Décrire les arrière-plans, retrouver le décor : pas plus. Faire surgir une année, une époque en désignant les objets et matières, revêtements en tous genres. Quelque chose qui ondule, un refuge, un abri.
Un texte simple, qu'enfin nos repères effacés ne nous portent plus préjudice. Comme le magicien de Varda qui convie au café tous les commerçants à la fête, comme cet homme disparu prendre corps pour unifier les éléments, nous retrouver enfin devant ce qui fait nervure, colonne, devant ce qui soutient et rassemble, évite de s'éparpiller.
(sais-tu au moins de quoi tu parles ?)
Mais quoi ? Un texte simple, a-t-on une idée de ce que c'est ?