Gary Winogrand, 1954

Gary Winogrand, 1954

jeudi 5 janvier 2012

Morceau de rue, par Joachim Séné















Saccades du retour à zéro, le trottoir déroule les mêmes murs à cinq cent mètres à la ronde, des mètres tout droit qui tournent en rond puisque, toujours, je parcours la même rue, toujours tout droit.
Cinq-cent kilomètres de ville plus loin, un trottoir, c’est toujours droit un trottoir : la ligne du caniveau et le plan des immeubles à angles droits, frontières et guides.
Et le temps, lui dont on croit qu'il file droit, il doit tourner en rond par angles cassés, toujours à changer de direction : l'indécision infinie des pas, l’incertitude des secondes. Je suis toujours là, au même point dans le temps, dans cette rue, quelque part à marcher.
Le trottoir déroule les mêmes murs, les mêmes portes verrouillées par le même code immeuble (528F3), les mêmes fenêtres avec les mêmes intérieurs derrière, les mêmes vies, qui sait si moi aussi je ne suis pas derrière une de ces fenêtres tandis que je marche devant, à me regarder dans la rue marcher tout en me regardant derrière la vitre, penché sur quelque ouvrage manuel de précision ou lisant Baudelaire.
L’impression que je remonterai toujours le long des mêmes vies, ces vies plaquées sur les façades des immeubles, ces vies qui passent à côté de moi, et moi-même leur passant devant, sans m’arrêter, et chaque jour identique au précédent qui est le prochain, jusqu’au banal d’une telle pensée tournée et retournée comme une boule noire dans la gorge et qui enfle comme je marche.
Je suis mes propres pas chaque jour en boucle, saccade du retour à zéro, je suis la trace laissée avant, je suis l'être, je hais le suivi, ce mot gluant, dont on ne sait s'il suit ou est et moi avec, ne sachant if I am.
Tout en remontant cette rue qui n’en finit pas de me voir la remonter, je lis cette affiche sauvage, streetart éphémère, qui représente un mouton et, peut-être, la devise de son espèce : « je suis ceux que je suis. »
Façon tapis roulant, je ne me déplace peut-être pas, la rue seule file sous mes pieds, une main géante tire le tapis quelque part, au loin, derrière moi, cherchant à me faire trébucher, mais je marche de plus en plus vite, jusqu’au bout de la rue, bout du monde, un petit monde de maintenant, ce maintenant qui me voit lui marcher dessus.
Et puis il y a toujours des visages que je crois reconnaître. Faces à contresens filant droit, yeux tournés vers rien ou pas tournés du tout, guidés par le bout de la rue derrière moi, c’est à dire là d’où je crois que je viens, vers là où la main géante attrape le rouleau de rue, eux ils y vont droit, dans cette main, point virtuel au-dessus du vide de la rue secouée, morceau de feuille volant, remuements autour de moi.
Il y a sans doute quelque part ce bout libre de la rue que je veux pour destination, avec en chemin toujours ces visages que je pourrais jurer avoir déjà vu la veille ou il y a un an, au même endroit c’est à dire ici, cette rue ; au même moment c’est à dire maintenant, ce trajet quotidien.
Ma destination me sera toujours dérobée par un passage clouté de plus à traverser, par une agence immobilière de plus à ignorer, par un autre distributeur de journaux gratuits à éviter, par un passage clouté de plus à traverser, par un mendiant de plus dont personne ne lit le carton, par une bouche de métro de plus à ne pas emprunter.
Il me faut bien revenir, saccades du retour à zéro, et je dois être, parfois, sur le chemin du retour, et voir à l’envers se dérouler la bobine de la rue et son décor de vitrines, de portes-cochères, de plaques de médecins, de numéros pairs ou impairs… Les numéros, les nombres, voilà peut-être, l’issue… Leur ordre à observer et il ne me resterait plus qu’à compter ou à décompter pour savoir où je vais, pour savoir si je viens ou reviens, si ça s’arrête, quand ça s’arrête, compter pour savoir, savoir pour compter, continuer longtemps comme ça et comment faire autrement que :
un
trois
cinq
sept 
neuf
neuf bis
onze
treize
quinze
dix-sept
dix-sept bis
dix-neuf
vingt-et-un
vingt-trois
vingt-cinq
vingt-sept
vingt-neuf
trente-et-un


*


J'ai rencontré Joachim Séné lors d'un atelier d'écriture de Pierre Ménard. Je me souviens d'un texte sur la déambulation où surgissaient des miroirs. Je me demandais, tandis qu'il les lisait, comment il avait pu imprimer un rythme, ce rythme-là, aux phrases à peine écrites, moi qui ai souvent tant de mal avec le premier jet...
J'ai véritablement découvert son travail lors d'une soirée de lectures à Château-Landon ; ai lu très récemment, et vous conseille, son dernier livre paru chez publie.net : C'étaittentative de résistance à l'open space dont je me sens particulièrement proche. 
C'est donc avec grand plaisir que je participe aux vases communicants en sa compagnie aujourd'hui. Nous sommes partis de l'idée d'une rue qu'on remonte indéfiniment. Voici la mienne.

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