Gary Winogrand, 1954

Gary Winogrand, 1954

samedi 11 mai 2013

lectures croisées



















(ou comment se lit, ici, ce qu'on lit)

Un jour (je crois que c'était vers l'âge de 11 ans mais, bien sûr, ma mémoire peut me tromper), j'ai réalisé que je lisais toujours, plus ou moins, cinq livres en même temps : deux dont la lecture se croisait, un que je lisais d'une traite, un que je reprenais quand j'avais terminé les trois autres, un que je finissais par laisser tomber. 
Les supports ont changé (parfois), les frontières sont devenues moins nettes entre ce qui paraît, ou non, de l'ordre de la lecture mais à bien y penser, je lis toujours de cette façon-là, même sans m'en rendre compte. 
Ainsi, je viens de terminer le premier roman de Guillaume Vissac, Coup de tête. Entre le début de cette lecture et la fin, j'ai relu Madame Bovary, lu également Alma d'Isabelle Fougère et Miquel Dewever-Plana et La Chambre claire de Roland Barthes. 

Le cinquième livre n'est plus jamais (ou sans arrêt) abandonné. Il est constitué d'articles, de liens, de citations, de photos  des sites ou blogs ou murs de Christine Jeanney, François Bon, Pierre Ménard, Piero Cohen Hadria, Joachim Séné, Christophe Grossi, Thierry Beinstingel, Cécile Portier, Juliette Mezenc, Mathilde Roux, Olivier Hodasava, Christine Genin, Emmanuel Delabranche, Brigitte Celerier, Francis Royo, Guillaume Vissac, Martine Sonnet, Hélène Clemente, Guénaël Boutouillet, Virginie Gautier, Lucien Suel, Dominique Hassselmann, Claro, Gilda Fiermonte, Philippe de Jonckheere, Sébastien Rongier, Sereine Berlottier, Sabine Huynh, Déborah Heissler, Louise Imagine, Isabelle Pariente-Butterlin, François Bonneau, Philippe Annocque, André Rougier, Franck Queyraud, Nolwenn Euzen, Céline Renoux, Christophe Sanchez, Arnaud Maïsetti, Mona Chollet et forcément j'en ai perdu en route que je lis également et si je commence à mettre tous les liens je n'irai jamais au bout de ce billet mince je ne pensais pas qu'il y en avait autant et que tant allaient m'échapper l'idée n'était pas de faire du name dropping on s'en doute simplement de retracer ce qu'on lit et donc comment faire ah quoi je n'ai pas la journée non plus

(revenons aux croisements) (ah ah)

Donc pendant que je lisais Coup de tête, en numérique, sur tablette, j'ai entamé la relecture de Madame Bovary, exemplaire également téléchargé, tandis que mon édition de poche restait sur l'étagère. Pourquoi ne pas avoir repris en main le livre papier ? Sans doute pour mieux croiser les lectures (de temps à autres, je twittais des phrases tirées des deux romans, citant l'endroit exact où je venais de m'arrêter, ce qui donnait, à mon goût, de belles choses. C'était rapide, ne brisait pas l'élan). Il est possible aussi, je m'en rends compte maintenant, que je n'aie pas eu envie de me rappeler trop précisément les circonstances de ma lecture du roman de Flaubert  il y a vingt ans (ce qu'aurait raconté, peut-être, l'exemplaire papier : comment il fut trimbalé dans un sac à dos, étudié à la fac, lu dans telle chambre ou telle cuisine...) (je ne sais pas, en fait) (pour le savoir, il suffirait peut-être de faire deux mètres, de tendre le bras et de rouvrir le livre ?). 
Une fois Madame Bovary terminé (Coup de tête en était aux deux tiers), j'ai lu donc Alma, livre avec photos, acheté au salon du livre. Puis La Chambre claire, livre plastifié, rossignol récupéré il y a un an à la bibliothèque de Montreuil alors qu'il s'apprêtait à finir à la poubelle. 

Coup de tête, Madame Bovary et Alma ont un point commun : la perte d'un ou de plusieurs membres (du corps). La main droite chez Guillaume Vissac, le pied bot chez Flaubert, l'usage des jambes (perte bien réelle) dans l'histoire d'Alma, jeune femme ayant appartenu à un gang au Guatemala. Chez Barthes, en lisant je cherchais également à appréhender la perte. Elle s'y trouve, puisque la mort de la mère hante le texte, mais  ne correspond pas à ce qui, en ce moment, m'intéresse. Tant pis, ce n'est pas grave : lire c'est perpétuellement déplacer, aller voir ailleurs, n'est-ce pas ?

Je viens donc de terminer Coup de tête. On y accompagne au plus près un garçon qui perd sa main, se retrouve à la rue. Non seulement c'est un livre fort, complexe, dense, mais il possède également une qualité que je qualifierais de morale (oui) et qui me touche au plus haut point : jamais Guillaume Vissac ne cède à la tentation du folklore. Pas la moindre frime là-dedans, pas la moindre démonstration. Rien à prouver. Pas de clinquant, pas d'anecdote, pas de séduction. Les nerfs, l'os, et en avant, en arrière, à côté, au dessus, au dessous, sans savoir où. Tout ce que j'aime, en somme.

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