François Bon me tire de là avec humour, lance une ou deux phrases dans lesquelles on entend : écrivain. On sait bien qu'avec ce mot-là rien n'est simple. Soupçons, méfiance, paralysie, mépris, ironie, effarement : le non-dit sédimente depuis la nuit des temps. Ecrivain n'est pas un métier. Ecrivain ne signifie rien. Tout le monde veut être écrivain. Celui-là se croit écrivain. Je vous présente untel, écrivain. J'aurais rêvé d'être écrivain. Etc. On sait aussi que le fantasme est en baisse : avocat d'affaires désormais bien mieux qu'écrivain.
Est-ce qu'avec musicien c'est pareil ? Avec peintre ? Comédien ? Il faudrait le leur demander.
Je suis écrivain. Depuis quelques jours je passe mon temps à dire qui je suis et ce que je fais. Grande nouveauté : j'arrête de "mentir" en parlant d'une activité payée qui d'habitude me fait vivre (au choix : journaliste, correctrice - être un minimum consciencieux n'empêche pas le sentiment d'imposture). Là, plus de revenus, que de l'écriture : il n'y a plus d'écran, alors il faut bien dire.
Et pourquoi pas je suis écrivaine ? Pour ça une réponse toute simple : j'ai voulu devenir écrivain vers 8-10 ans. Je pensais : quand je serai grande je serai écrivain. Ecrivaine n'existait pas. Si on me le donne maintenant, qu'on me le troque contre écrivain, j'aurai le sentiment qu'on me prend quelque chose, qu'on me refuse quelque chose. C'est sans doute débile mais comme ça. Ecrivain est dans le soupçon (de prétention, d'escroquerie), écrivaine y échappe mais pour confiner au néant (je parle évidemment des termes, et ma phrase n'est que subjective - mais tant que ça ?).
Etre écrivain ? Depuis l'enfance signifie être libre, et c'est tout.
Esprit d'escalier aidant, quelques minutes plus tard j'ai eu envie de dire, mettant de côté l'écriture, justement : anime un blog qu'elle donne pour littéraire alors que depuis quelques temps elle n'y insère que des photos. Photographe, alors ? Ah non, sûrement pas : n'y connaît rien, ne sait pas prendre des photos, s'offre entière à l'autofocus.
(d'autant que j'avais Philippe de Jonckheere juste en face de moi !)
De toute façon c'était trop tard. Fatigue d'avoir dit toute la semaine : je m'appelle unetelle, je suis écrivain, voici mon nouveau projet.
Pour les présentations, rien à faire c'est mieux ici, où je peux déclarer sans mentir : suis dans la maçonnerie, fabrique des briques et des parpaings.
(photo : réverbère de Bagnolet)