Arras-en-Lavedan, le syndrome du caméléon, installation de Johan Parent

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mardi 13 octobre 2015

Que lire en public (réflexions à voix haute)



















Je parle beaucoup ici, ces derniers temps, de lectures en public : l'intérêt porté au son (le projet Bruits, L'aiR Nu) et ces lectures elles-mêmes, qui se succèdent depuis quelques jours, me poussent à y réfléchir, c'est vrai. Ce à quoi je pense, ce matin, c'est au système de montage d'extraits que j'ai mis en place depuis le début : je crois n'avoir jamais lu un de mes textes de la façon dont il apparaît au lecteur lorsqu'il est publié. Parfois, j'incorpore un second texte à celui que je suis censée lire (Fenêtres / texte sur Claire Dolan paru dans Le Ciel vu de la terre, par exemple, autrement dit croisement Paris / New York) ; parfois je modifie l'ordre dans lequel les extraits sont lus pour créer un sens nouveau (ce que j'ai fait avec Ile ronde à Nantes la semaine dernière) ; j'ajoute de nouvelles phrases ; je mixe de trois à sept textes différents (nuit remue.net, festival Hors Limites à Montreuil...). Et pourquoi donc ? 

(ici, une parenthèse pour dire que mon blog, depuis quelques temps, est moins lieu d'écriture qu'espace où je voudrais déposer des éléments hors champ, liés à ce qu'on ne peut ni voir ni lire immédiatement, pièce chorégraphique dont la première n'a pas encore eu lieu, livre inédit... Ce n'est pas par sadisme ou indifférence envers ceux qui me suivent. Simplement, il arrive que les choses avancent dans l'invisible. J'espère que tout cela n'apparaît pas sans intérêt, ni trop abstrait)

Pourquoi ces montages, donc ? Pourquoi ne pas se contenter de lire le texte dans l'ordre ? D'une part, il y a le désir de ne pas se répéter, de créer quelque chose de neuf à partir d'une base existante. C'est ce qui me guide quand j'écris, c'est aussi le cas lors des lectures : il faut que j'aille trouver ce m'amuse et me fait un peu peur (ce que j'ai peur de rater, de ne pas savoir faire) ; ce qui crée une tension, une attention, installe un équilibre fragile. Pour autant, je ne prends pas le risque de l'improvisation. Au contraire, au moment de lire, j'ai réfléchi je ne sais combien de fois à la construction, répété le montage ad nauseam. Façon de se protéger sans aucun doute mais pas seulement, je crois. Façon d'incorporer les silences, les variations de ton, etc.

Et donc, ce matin, c'est de Décor Daguerre qu'il s'agit. Un livre que personne n'a lu, ou presque, et qui risque de rester confiné dans le dossier "décors" de mon ordinateur encore longtemps : ayant besoin d'énergie pour autre chose, je n'ai plus celle, pour le moment, de lui trouver un éditeur. Les gens dans la salle, ceux qui viendront voir le film de Varda jeudi soir, m'écouteront ensuite, n'auront pas la moindre idée de la construction du texte qui, s'il prend pour point de départ Daguerréotypes, fonctionne par embranchements, reprises, retours : son centre de gravité, en réalité, est ailleurs. Alors, que faire ? Pour ne pas les perdre, je décide de ne lire que des extraits liés au film. Nous passerons ainsi de la rue Daguerre filmée en 75 à la rue Daguerre décrite en 2013 sans hiatus, sans dérive. Pour autant, quelque chose me gêne. Si je me contente de ça, je risque l'illustration pure et simple, la réduction à l'anecdote. Ce sera gentil, se suivra bien, mais quel intérêt ?

(là, pendant que j'écris, je sens que le ton monte. Et en effet, je suis en train de m'énerver toute seule. C'est qu'en fait, voyez-vous, au moment où je tape ces mots, je n'ai pas résolu le problème. Je pensais qu'y réfléchir ici, dans l'interface, allait m'aider. Mais non. Je crois qu'il vaut mieux que j'aille me coltiner la difficulté directement. A tout à l'heure, donc) (j'enregistre, je mets en brouillon)



















J'ai écrit ces mots hier matin. Il m'a fallu tout ce temps pour tester, rapprocher, supprimer, inventer quelque chose. J'ai trouvé, je crois, et une fois encore, ce ne sera pas une lecture "dans l'ordre". Je ne juxtaposerai pas non plus tout à fait les extraits qui décrivent le film. Pourquoi, une fois de plus ? Pourquoi travailler tant, reconstruire, recréer ? Par manque de confiance envers le texte initial ? Pour garder la main jusqu'au bout ? Parce que chaque lecture est un moment unique ?
Parce que l'ordre de mes textes est un ordre mais pas l'ordre, peut-être ?

En effectuant ce travail de montage, et sans relire Décor Daguerre en entier, j'ai bien vu que le livre ne pouvait exister autrement que comme il se présente, en tout cas. Si je monte et démonte la structure de mes textes pour les lire en public, c'est aussi, paradoxe apparent, parce que cette structure ne bouge plus du tout. C'est comme ça...

(et comme dirait Mystag, merci de votre attention !)

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