l'horloge de la gare de Chartres

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vendredi 17 juin 2016

Ce qu'on dit parfois de soi en atelier d'écriture

Elizabeth Legros Chapuis m'a demandé d'écrire un article pour la revue La Faute à Rousseau de l'APA (Association Pour l'Autobiographie), qui paraît ces jours-ci. Le thème du numéro est le suivant : ateliers d'écriture, ateliers d'édition. Avec l'accord de l'APA, que je remercie, tout comme je remercie Elizabeth de son intérêt pour mon travail, voici le texte que j'ai proposé. Il s'agit d'une petite synthèse, plutôt destinée à des lecteurs qui ne suivent pas ce blog, mais que je suis néanmoins contente de poster ici.



L'espace de l'atelier est-il propice à l'écriture autobiographique ? Je ne sais pas si la question se pose, du moins en premier lieu. Ce qui compte, je crois, c'est d'abord de savoir si cet espace est propice à l'écriture tout court et ce, pour des gens qui ont déjà le goût d'écrire comme pour ceux, mais oui, qui sont obligés d'être là, captifs durant deux heures, méfiants ou indifférents peut-être à l'origine.

Collèges, lycées, médiathèques, musées... J'anime depuis six ans des ateliers d'écriture de façon régulière sans que cela soit devenu mon métier. Écrivaine, ce sont les résidences qui m'en ont donné l'occasion : elles comprennent souvent une part dite de médiation, 30% de son temps et voilà l'atelier qui s'en vient, parfois pour une seule séance, parfois de façon continue. Souvent, il s'agit de se retrouver en établissement scolaire devant une classe entière, dans la salle habituelle du professeur. Autant dire qu'il n'est pas simple alors de créer un écart, de favoriser les conditions dans lesquelles des adolescents vont laisser surgir quelque chose d'eux-mêmes. Et pourtant, presque toujours, cela a lieu. 



Est-on prêt, a-t-on été formé à exercer ce rôle d'animateur, quand on écrit ? Pas nécessairement. Ce qu'on a pour soi, c'est simplement son expérience, les lectures qui nous ont forgé-e-s, la reconnaissance de cette part d'énigme qui surgit dès que la phrase se forme et qu'il faut savoir accueillir. Je crois qu'il ne faut pas hésiter à expliquer qu'on repart soi-même de zéro à chaque nouvelle tentative. Que l'expérience est moins liée à une série de "trucs" qu'on mettrait en place qu'à une bagarre avec la langue, avec ses propres stéréotypes, travail constant d'oscillation entre disponibilité, ouverture d'esprit et reprise en main du texte. L'atelier, ce type d'atelier en tout cas, est d'abord le lieu du premier jet, de ce qui nous vient à partir d'une consigne et qu'il n'est pas temps encore de censurer. C'est aussi a posteriori le lieu de l'écoute, celle du texte des autres et du sien, écoute dont l'intérêt est non pas d'engendrer un jugement mais de comprendre comment la circulation d'une image, d'une idée à l'autre est possible ; à quel point on n'écrit pas seul-e, même à avoir le plus grand besoin de solitude, de repli. Ce qui reste fascinant, c'est que cette circulation n'exclut pas la singularité, au contraire.


 

Que dit alors de soi ce qu'on écrit en atelier ? Souvent beaucoup de choses. Que la contrainte soit issue d'un ouvrage de fiction, d'un poème ou d'un texte autobiographique, qu'on en passe ou non par le je, accepter de se livrer à l'exercice nécessite une mise en confiance et une prise de risque qui, dès que le pas a été franchi, invitent à creuser ce qui nous appartient en propre, à ne pas se contenter d'un texte de surface destiné à répondre à une demande extérieure. 
Il y a un désir d'authenticité plus immédiat peut-être chez les participants lorsqu'ils sont adultes et ont fait le choix de venir mais peu importe, au fond. Le texte n'est pas l'enjeu d'un discours, pas plus qu'il ne se confond avec le pur journal intime. Proposer un angle de vue, une piste commune a pour ambition d'éviter ces écueils. A ce titre, il nous importe de rester à l'affût, d'imaginer des dispositifs susceptibles de provoquer en face une certaine surprise, d'éviter la routine et les pré-supposés. Ainsi n'ai-je pas exactement suivi la proposition initiale d'enseignants, celle de faire écrire des SMS à des élèves en très grande difficulté. Une fois mis en confiance, ceux-ci ont préféré écrire long, très long, au grand étonnement de tous. Ainsi ai-je au contraire tenté d'exploiter au maximum le thème imposé d'une série d'ateliers destinés au milieu professionnel : celui de la tenue de travail. Vêtements mais aussi postures du corps, positions dans l'espace, dédoublements... Tout cela m'a obligée à inventer des exercices dont je n'aurais pas eu l'idée.




Le numérique, dont je n'ai pas encore parlé, peut être ici d'une grande aide. S'il se réduit parfois à la création d'un blog post-atelier, rien n'empêche de l'utiliser pour proposer de nouvelles formes. La rédaction de textes issus d'une navigation dans Google Street View peut donner des résultats étonnants, invite à explorer des lieux inconnus mais également familiers, permet d'effectuer des retours dans le passé, par exemple.

De la lecture à la publication en ligne, il est possible de conjuguer ces éléments. Je voudrais ici en donner un seul exemple détaillé. Avec L'aiR Nu, nous avons mis en place un module de trois jours qui invite à lier le lieu, la lecture, l'écriture, le son et le code informatique. Le déroulé est le suivant : les participants sont d'abord invités à une déambulation littéraire, au fil de laquelle ils lisent eux-mêmes à voix haute des textes sélectionnés à partir d'un thème. Il s'agit de découvrir ou de redécouvrir un espace (quartier, bâtiment...), des textes, des auteurs et le groupe en lui-même. Sans doute est-il alors déjà question de commencer à mesurer l'effet que tout cela produit sur soi. Cette lecture est enregistrée au fil de la balade : aux textes se mêlent des éléments sonores, pluie, bruits de voitures, etc, ce qui n'est pas forcément anodin, permet de matérialiser un premier lien.




Le deuxième jour a lieu l'atelier d'écriture, puis la création du site web. Nous proposons un ou plusieurs exercices en fonction de certains des textes lus la veille. Ainsi, à Strasbourg, lors du récent festival Les Racontars du numérique, avons-nous invité les participants à écrire à partir d'un passage de Bougé(e), d'Albane Gellé dans lequel elle « résume » sa vie amoureuse depuis l'enfance en concluant presque abruptement par la recherche d'un lieu où vivre avec celui qu'elle surnomme son « immense love ». Le thème proposé, le lieu des commencements, a permis tout aussi bien aux participants d'extrapoler (réinvention de sa propre naissance), d'interroger la langue et la frontière (évocation d'un voyage), que de convoquer le présent (la première Nuit debout avait eu lieu la veille à Strasbourg, l'auteur du texte y avait assisté). Autant de façons de s'emparer du thème pour parler ou non de soi, de se libérer d'une forme a priori autobiographique pour, peut-être, évoquer les enjeux qu'il soulève de façon moins clairement identifiée mais résolument personnelle. Il me semble que la marche et le partage, la veille, tout comme la réalisation par les participants eux-mêmes du site après l'atelier d'écriture, concourent à cet allègement. Ce site, dont la réalisation est accompagnée par Joachim Séné, écrivain et informaticien, est conçu comme un prolongement de l'atelier. Il inclut les textes lus lors de la déambulation comme ceux des participants, invite ces derniers à inventer un parcours, qu'il soit géographique ou par mots-clés : autant de façons de s'autoriser à écrire un récit puis à le transmettre. On entre alors en soi, écoute les autres et s'expose dans un même mouvement.

*
Les photos ci-dessus proviennent toutes d'ateliers d'écriture : les trois premières ont été prises au Louvre, où j'ai animé des ateliers en compagnie de Cécile Portier, Pierre Ménard et Joachim Séné en 2014, comme on peut le voir ici. La quatrième a été prise dans le même cadre mais au Grand Palais, lors de l'exposition Bill Viola. La dernière, enfin, représente la serre du jardin botanique, où nous avons entendu le texte d'Albane Gellé.

dimanche 11 mai 2014

Trésors et plafonds (au Louvre, 5e épisode)




































A revenir au Louvre une dernière fois alors que ce n'était pas prévu, je découvre que les deux expositions temporaires ont pour sujet le trésor et les plafonds, ce qui me rappelle quelque chose...
Ce mercredi est annoncée une journée d'études consacrée au trésor de l'abbaye de Saint-Maurice d'Agaune, dont le titre est : rendre visible l'invisible. Nous ne pouvons nous rendre à la conférence, mais pourquoi ne pas garder en mémoire cette phrase et, levant les yeux, proposer un parcours du musée par le haut : en partant des plafonds ? Pourquoi ne pas se suspendre, observer les couloirs, les salles, les visiteurs, sous un autre angle ? Etre à la fois, en bas, celui qui regarde le personnage (ange ? dieu ou déesse ? autre chose ?) flottant dans les airs et ce même personnage en surplomb ? Décrire ainsi le chemin qui mène des salles d'exposition à l'atelier où nous nous retrouvons ensuite.
Pour cela, commencer par observer le nouveau trésor.














(de mon côté, collecter un beau gosse et une tête coupée, donc. Je ne prendrai plus de photos, ensuite)

Copier, si l'on veut, les descriptions, poésie des termes techniques qui nous enchantent. Puis se rendre tout près de là, aile Richelieu, dans l'exposition appelée Peupler les cieux. L'art de la décoration fait du plafond un espace ouvert autant qu'une clôture, y apprend-on. 
Lever les yeux. Tutoyer qui se trouve au-dessus de soi. Décrire ses faits et gestes et son environnement. S'appuyer sur les objets, les angles, les éclairages, les escalators, les vitres, le crâne, les cheveux, les mains des visiteurs. Ne pas nécessairement donner corps au personnage, qui pourra demeurer instable. Opérer une bascule, un mouvement de va-et-vient : il ne s'agit pas, cette fois, d'épuiser les lieux, mais plutôt de les mettre à neuf avant de partir.

Le plafond a toujours été pour moi source de fascination. Je retrouve à ce sujet, sur ce blog, un article que j'avais posté il y a longtemps, dans lequel Franck n'était pas encore publié, où je n'avais pas encore passé un an au centre Cerise. Je ne comprends plus pourquoi j'y mentionnais Edgar Poe. Par contre, le roman d'Eric Chevillard, Au plafond, s'y trouve, et j'en ai à nouveau parlé en atelier. Pour ne pas tomber dans le pastiche ou la parodie de ce texte, pour ne pas se limiter au simple renversement, j'ai également évoqué Les Zones ignorées de Virginie Gautier ainsi que son dernier livre, Les Yeux fermés, les yeux ouverts. S'adresser à un homme dont seule l'ombre est fiable, le suivre, explorer derrière lui, ou peut-être à côté, ce qu'on nommerait hâtivement le no man's land des villes (zones péri-urbaines, échangeurs d'autoroutes, terrains vagues, bâtiments indistincts que Virginie Gautier nous donne à voir avec une grande précision) : comment transposer cela au musée ?
Quelles zones ignorées, au Louvre ? Y en-a-t-il encore, alors que, très prosaïquement, la saison touristique a démarré et qu'il faut jouer des coudes ? Qu'avons-nous oublié de voir ? Est-il possible d'être à la fois celui ou celle qui se fond dans la masse et celui ou celle qui prend la hauteur ? Quel(s) vertige(s), alors ? Quels trésors nouveaux dans cette exploration par l'envers, par le vide ?

Tu ne marches pas tu creuses, tournes et retournes sur ta langue des mots vieillis, retrouves au hasard des rues des endroits qui ressemblent à ceux qui t'ont amené là. Tu prends des virages à répétition comme on tourne un mot dans sa bouche jusqu'à l'user pour qu'il perde son sens, qu'il devienne étranger, vide tout à fait, écorcé de sa peau de souvenirs.

Virginie Gautier, Les Zones ignorées

dimanche 27 avril 2014

Intérieurs (au Louvre, avec déplacement au Grand Palais, 4e épisode)




























Lors de cette quatrième séance (quatrième en ce qui me concerne car, je le rappelle, ces ateliers, dont voici le site, sont menés alternativement par Cécile Portier, Joachim Séné et Pierre Ménard et moi), nous avons quitté le Louvre pour le Grand palais, afin de profiter de la rétrospective consacrée au vidéaste Bill Viola. 



Ce ne sont pas à partir des oeuvres ci-dessus que nous avons travaillé, mais de Catherine's room : cinq vidéos placées côte à côte qui permettent de regarder, du début à la fin de la journée (mais aussi de l'année, de la vie...) la même femme dans une pièce unique dont quelques éléments diffèrent. Cette femme se livre lentement à un certain nombre d'activités (lire, écrire, coudre, allumer des bougies, faire du yoga...) tandis que les saisons passent, que la lumière décline. 
L'historien d'art Mickaël Pierson précise dans un article paru en mars 2014  : 
"Expérience de la durée, la vidéo est un moyen privilégié pour la mise en scène du temps qui passe. C’est toute une journée qui se déploie sur les cinq écrans qui constituent Catherine’s Room (2001). Du lever au coucher, on découvre les diverses activités qui occupent la sainte à mesure que la lumière croît puis décroît. Mais la lucarne qui ouvre sur le ciel dévoile une tout autre temporalité : ce sont les saisons qui défilent, une branche fleurissant avant de voir ses feuilles tomber jusqu’à disparaître dans la dernière image. D’une seule journée, Bill Viola nous conduit à une méditation sur l’existence. Les âges de la vie sont ainsi souvent présents dans les œuvres de l’artiste. Ce sont des êtres de tous âges et toutes origines qui sont paisiblement immergés dans The Dreamers (2013)."
Bill Viola, de son côté, explique : "Peut-être que le plus étonnant dans notre existence individuelle, c’est sa continuité. C’est un fil qui ne se coupe pas – nous vivons le même moment depuis la première minute de notre conception".

Faire le portrait de quelqu'un en décrivant son intérieur ; décrire quelqu'un, dont on ne perçoit que l'extérieur, de l'intérieur : est-ce possible ? Et comment ?
Pour le savoir, nous avons tenté l'expérience suivante :  écrire 5 fois 5 textes (25, donc, eh oui !) à partir des cinq vidéos. Tenter une description « objective » tout en parlant à la place de la femme, qui tiendrait une sorte de journal, en prenant pour points d'appui :
- le temps tel qu'il est représenté : temps qu'il fait, temps qui passe, saison, moment de la journée, etc
ce qui se trouve dans la pièce : meubles, objets, éclairages, etc. Noter les changements. Ajouter si l'on veut des choses qui ont peut-être été dans la pièce, qui pourraient y être.
- les mouvements de cette femme
- ce qui est dans le cadre, mais nous reste invisible (ce qu'elle lit, ce qu'elle écrit, les sons...)
ce qui n'est pas dans le cadre (le jardin, la maison d'à côté mais aussi l'enfance de cette femme, ou sa jeunesse, ceux qu'elle aime et qui sont absents, etc).

Pour cela, s'appuyer principalement sur Intérieur, de Thomas Clerc, tentative d'épuisement d'un appartement parisien (celui de l'auteur, en l'occurrence) mais aussi sur Avoir un corps, de Brigitte Giraud, roman dans lequel une femme d'aujourd'hui apparaît, se construit, se dessine à travers la vision que les autres et elle-même ont de son corps, de l'enfance à l'âge adulte.

*

Encore un mot : le grand intérêt de cette expérience d'ateliers au musée, c'est également de pouvoir l'exporter. C'est ainsi qu'au Blanc, durant mes séances au lycée, j'ai pu projeter aux élèves de seconde cette vidéo de Bill Viola qui se trouve au tout début de l'exposition, The reflecting pool, et leur proposer un exercice d'écriture sur l'instant suspendu. Mais voyez plutôt : 

mardi 1 avril 2014

Epuiser les trésors (au Louvre, 3e épisode)






























Lors de la troisième séance d'atelier d'écriture au Louvre, j'ai pensé qu'il était temps, après s'être débarrassé de la peur d'avoir, ou non, quelque chose à dire d'une oeuvre en public, puis établi un vrai contact avec l'une d'entre elles, de profiter un peu des lieux. C'est ainsi que nous avons travaillé sur la notion de trésor, cherchant, même, à en épuiser le contenu. 
Je suis partie du trésor de Boscoreale (ci-dessus), dont une description minutieuse, établie au début du XXe siècle par un conservateur, est disponible gratuitement en ligne. Ainsi, apprend-on, à propos d'une coupe ronde (ou phiale) présente dans le trésor, que : 


"L'emblema offre une personnification de l'Afrique, figure en buste d'un relief très accentué et d'un effet saisissant. Elle est représentée comme une femme plantureuse, vue à mi-corps ; ses traits, sans être délicats, respirent la jeunesse, la force et la beauté. Le menton est proéminent ; les lèvres sont larges et hermétiquement closes ; le nez est légèrement arqué ; les yeux grands et ouverts1, au regard ferme, sont ceux d'une femme sûre d'elle-même et aux volontés de laquelle rien ne saurait s'opposer. Le front est à moitié caché par des cheveux abondants et bouclés qui ne tombent pas plus bas que le cou, particularité qui donne l'impression d'une force virile. Sur la tête, elle porte la dépouille d'un éléphant dont la trompe et les défenses s'élèvent majestueusement au-dessus du front : l'artiste a eu soin de rejeter en arrière les larges oreilles de l'animal, de façon à ne pas alourdir la figure centrale et à laisser ainsi au cou tout son dégagement. Les oreilles de la femme, en partie cachées sous la chevelure, sont percées de petits trous auxquels étaient suspendus des boucles mobiles, sans doute en or et finement travaillées2. Le cou est large et bien planté sur la poitrine.
1Les pupilles sont indiquées à la pointe.

2Ces boucles d'oreille n'ont pas été retrouvées."

(ainsi apprend-on qu'au début du XXe siècle, un très sérieux conservateur du Louvre décrivait des boucles d'oreilles inexistantes !)

Ce texte nous étant apparu assez fascinant, nous avons voulu voir la coupe en question. Hélas, elle était, si je me souviens bien, en déplacement, prêtée pour une exposition.
Le trésor lui-même nous a un peu déçus, il faut le dire (nous avions fantasmé). Par contre, en levant la tête, dans la salle...














... extension du domaine par le ciel de Matisse.
Et il y avait encore, ce jour-là, à quelques pas








































les living rooms de Robert Wilson, avec lit pour géant, oloé suspendu, collections d'objets à la André Breton.
Nous avons à notre tour tenté d'étendre le champ, partant pour cela du texte en expansion constante de Julien Maret, Ameublement, paru en début d'année et que j'aime décidément utiliser en atelier (j'en reparlerai). Ou comment, à l'aide de simples points-virgules, faire croître ses possessions...



















(hop)
(ces deux-là sont des copies que l'on trouve dans la salle où nous allions écrire)
Pour finir, j'ai proposé aux participants de lire, après l'atelier, un texte de Mona Chollet paru sur Périphéries dans lequel elle tente de comprendre ce qui se passe en elle depuis qu'elle a été avalée par les réseaux sociaux et en quoi l'un d'entre eux, Pinterest, la sauve paradoxalement de cet engloutissement en lui permettant de collecter un nombre infini d'images sans qu'elle se sente envahie. Là, ce ne sont plus forcément des objets qu'on amasse :

"On y recherche des images qu'on peut habiter, dans lesquelles on peut se projeter, devant lesquelles on peut rêvasser. Les photos d'intérieurs, d'architecture, de maisons, de cabanes dans les arbres et d'abris en tout genre remportent un grand succès : les tableaux consacrés à ces thèmes font partie de ceux qu'on retrouve chez pratiquement tout le monde ; mais la plupart des images, quel que soit le sujet représenté, semblent choisies parce qu'elles offrent un abri, même si ce n'est pas au sens littéral. Je rêve des textes q'une exploration de l'Internet des images aurait pu inspirer à Gaston Bachelard."

Et l'on en vient ainsi à la notion de lieu, infinie, qui m'est chère précisément parce qu'elle exclut, en l'incluant, la possession, l'appropriation.

lundi 3 mars 2014

Billet de retard














Ce billet comme un mot d'excuse, oui, adressé à ceux à qui j'ai parlé d'un article que je posterai ici et qui ne le voient toujours pas venir... 

Oui je pense au stage mené en début d'année à la Roche-sur-Yon (deux jours sur le décor), dont je voudrais parler. Oui, j'ai un billet de retard sur les ateliers du Louvre et un autre sur ceux de Poissy/La Gaîté lyrique (sans compter que la suite a lieu vendredi !). Il y eut aussi un atelier Oloé à Tel Aviv, il y a peu, dont j'aimerais aussi faire mention (grand merci à Sabine Huynh). Et le site de Joachim Séné, Oloé du monde entier, qui fonctionne toujours à merveille... Sans oublier le futur proche : ce week-end, pour le Printemps des poètes, je pars à Marseille faire une lecture dans une galerie d'art en compagnie de Delphine Bretesché (nous nous connaissons et ne manquons jamais de choses à partager, ce serait bien étonnant de n'avoir rien à en dire !). Et lundi prochain, ce sera le retour du journal du Blanc (il paraît que monsieur Orange est intervenu, suspense)...

Bref. Oui oui oui je suis en retard. Mais Décor Daguerre est fini, à mon goût, depuis hier (il y aurait d'ailleurs de quoi dire sur cette fin... mais bref, on a dit).  Et il y a le livre sur le lac à terminer... Donc oui :  le hors ligne prend de la place, en ce moment, c'est ainsi.

(mais si je fais le lapin blanc ce n'est pas pour filer en douce, je vous assure)

dimanche 2 février 2014

entre lui et moi (au Louvre, 2e épisode)



















Ce mercredi-là, j'ai eu envie de m'éloigner du thème abordé la fois précédente avec Sarraute et Arcimboldo (ce qui, socialement, fait de l'art matière à pouvoir, à domination ; ce qui, en l'absence d'un savoir considéré par tous comme valide, officiel, procède de la honte, d'un sentiment de gêne, de manque...). L'idée était de se demander au contraire comment, au musée, tisser ou retrouver un lien intime avec une oeuvre en dehors de tout discours théorique, de tout jugement extérieur, et ce, qui que l'on soit. Et comment exprimer ce lien de soi à l'oeuvre, dont la reconnaissance est souvent immédiate mais qui semble si difficile à définir ?

Le Louvre ? Tout le monde le sait, on s'y perd. Les salles ? Foule, piétinements, fatigue, bruit : il n'est pas toujours simple de s'y concentrer. Comment faire ? J'ai décidé de prendre pour point de départ (mental, imaginaire) un lieu qui serait, en quelque sorte, un musée à taille réduite : l'atelier du peintre, du sculpteur. Et dans ce lieu, quoi de plus évident que d'aborder les relations artiste / modèle ? Quoi de plus intime que le portrait (peindre quelqu'un, en fixer les traits pour l'éternité / s'abandonner au regard, aux gestes de qui vous fait face) ? Silence, observation de part et d'autre et dans ces heures passées ensemble, vie et mort imbriquées, nécessairement mêlées...
Et si le modèle parlait ? Si le modèle lui-même était artiste ? Que résulterait-il de ces échanges ?


Ainsi s'est imposé, pour cette séance, L'Atelier d'Alberto Giacometti, de Jean Genet, qui commence ainsi : 

Tout homme aura peut-être éprouvé cette sorte de chagrin, sinon la terreur, de voir comment le monde et son histoire semblent pris dans un inéluctable mouvement, qui s'amplifie toujours plus, et qui ne paraît devoir modifier, pour des fins toujours plus grossières, que les manifestations visibles du monde. Ce monde visible est ce qu'il est, et notre action sur lui ne pourra faire qu'il soit absolument autre. On songe donc avec nostalgie à un univers où l'homme, au lieu d'agir aussi furieusement sur l'apparence visible, se serait employé à s'en défaire, non seulement à refuser toute action sur elle, mais à se dénuder assez pour découvrir ce lieu secret, en nous-même, à partir de quoi eut été possible une aventure humaine toute différente. Plus précisément morale sans doute. Mais après tout, c'est peut-être à cette inhumaine condition, à cette inéluctable agencement, que nous devons la nostalgie d'une civilisation qui tâcherait de s'aventurer ailleurs que dans le mensurable. C'est l'oeuvre de Giacometti qui me rend notre univers encore plus insupportable, tant il semble que cet artiste ait su écarter ce qui gênait son regard pour découvrir ce qui restera de l'homme quand les faux-semblants seront enlevés.

(...)

Il n'est pas à la beauté d'autre origine que la blessure, singulière, différente pour chacun, cachée ou visible, que tout homme garde en soi, qu'il préserve et où il se retire quand il veut quitter le monde pour une solitude temporaire mais profonde. Il y a donc loin de cet art à ce qu'on nomme le misérabilisme. L'art de Giacometti me semble vouloir découvrir cette blessure secrète de tout être et même de toute chose, afin qu'elle les illumine. 

Chercher ce lieu secret, en nous-mêmes... Oui, c'était bien cela. Si ce n'est qu'évidemment, on ne trouve nul Giacometti au Louvre. J'ai alors pensé à Rembrandt, autre artiste admiré de Genet. Mais les salles sont fermées pour travaux depuis plusieurs mois, auraient dû rouvrir l'an dernier... Heureusement, au début du texte de Genet, on trouve encore ceci : 

Quand apparut brusquement – car la niche est coupée net, au raz du mur – sous la lumière verte Osiris, j'eus peur. Mes yeux, naturellement, furent les premiers renseignés ? Non. Mes épaules, d'abord, et ma nuque qu'écrasait une main, ou une masse qui m'obligeait à m'enfoncer dans les millénaires égyptiens et, mentalement, à me courber, et davantage même à me ratatiner devant cette petite statue au regard et au sourire durs. Il s'agissait bien d'un dieu. De celui de l'inexorable. (Je parle, on s'en doute peut-être, de la statue d'Osiris, debout, dans la crypte du Louvre) J'avais peur parce qu'il s'agissait, sans erreur possible, d'un dieu. Certaines statues de Giacometti me causent une émotion bien proche de cette terreur, et une fascination presque aussi grande.
Elles me causent encore ce curieux sentiment : elles sont familières, elles marchent dans la rue. Or, elles sont au fond du temps, à l'origine de tout, elles n'en finissent pas d'approcher et de reculer, dans une immobilité souveraine.

Giacometti et Genet étaient tous deux fascinés par l'Egypte ancienne. Giacometti fait d'ailleurs poser Genet dans la position du Scribe accroupi (qui est en tailleur, en réalité). Nous voilà donc partis rendre visite, non pas à la statue d'Osiris (trop de monde dans la crypte) mais au scribe : quel luxe de pouvoir ainsi, s'enfoncer dans les millénaires, passer en quelques mètres de la source du texte à l'oeuvre, en entendre des commentaires éclairés...

(septembre 57). La plus belle statue de Giacometti – je parle d'il y a trois ans – je l'ai découverte sous la table, en me baissant pour ramasser mon mégot. Elle était dans la poussière, il la cachait, le pied d'un visiteur maladroit risquait de l'ébrécher...
LUI. - Si elle est vraiment forte, elle se montrera, même si je la cache.

Après cette approche (Qui étaient les scribes ? Que sait-on des modèles, de la façon dont posaient les personnages importants en Egypte ancienne ? Quelles fonctions exactes avaient les statues ?), nous n'avons pas prolongé le texte de Genet, n'avons pas pris sa place face à Giacometti. Mais nous sommes partis d'un autoportrait d'Anna Jouy, écrit le 25 décembre dernier, pour donner forme à ce mystère : être représenté, "doublé" par l'oeuvre, demeurer immobile pour un temps / pour l'éternité, c'est accorder une confiance infinie à l'artiste au moment de la pose. Or, que voit-il de nous ? Nous perçoit-il, lui-même, plus intimement que nous ne le pourrions le faire ? Alors qu'il ne nous faut ni bouger ni parler, n'avons-nous pas le secret désir de lui demander de ne pas oublier, surtout... 

par exemple : 

quelque chose à ne pas oublier de moi : frissonne beaucoup avec avant et pendant. ce froid qu'il fait si souvent dans la bouche comme un glaçon qui tombe. les mots durs, craquant à sauter sur l'émail. tremble de froid. de peur aussi.

Anna Jouy, Invendus.

jeudi 2 janvier 2014

sans trop savoir (au Louvre, 1er épisode)















"Il suffirait pourtant d'appeler... « Excusez-moi, je vous dérange, c'est idiot, je ne sais pas ce que j'ai, je n'arrive pas à retrouver le nom de ce peintre italien de la Renaissance, vous ne connaissez que lui, il peignait des personnages faits de légumes, de fruits... » aussitôt les secours arriveraient, le trou serait obturé, tout se remettrait en place... Mais où serait-elle, cette satisfaction, cette jubilation... la preuve que les forces qui veillent ici sont toujours capables à elles seules, sans aide du dehors, de parvenir à refermer ce qui peut n'importe où, à n'importe quel moment s'ouvrir, laisser passer, se répandre ces exhalaisons... le souffle, l'haleine de l'absence irréparable, de la disparition..."

Nathalie Sarraute, Ici, Gallimard, 1995


Ici, lieu de la mémoire et de l'oubli, de l'inquiétude face à ce qui, pense-t-on, nous manque, nous fait défaut. Ici : lieu qui révèle ce qui échappe, cette image qu'on ne maîtrise pas, trous et écueils, tyrannie de la bonne réponse.
Ici : le musée, le Louvre, boîte à trésors mais également caisse de résonance (en 2009, quand j'étais au CentQuatre et qu'il était désert, je me souviens avoir cherché ce que j'appelais le point de timidité maximum : l'endroit le plus exposé ; celui où, surtout, on ne voudrait pas se trouver. Là où le corps s'empêtre. Là où le jugement d'autrui sur ce qu'on renvoie de soi-même sans moyen de contrôle est inévitable. Le point de convergence des regards. Une fois que je l'avais repéré, je m'asseyais par terre et j'attendais. En fait, il ne se passait rien. Mais comment le savoir sans avoir essayé ?).

Lors de mon premier atelier au Louvre, j'ai proposé aux participants un exercice tiré du texte de Nathalie Sarraute, dans lequel un homme ou une femme est obsédé(e) par l'idée de ne pas retrouver le nom du peintre que le lecteur, lui, identifie relativement vite, plus vite que lui (ou elle) en tout cas. Une peintre célèbre, très célèbre, aux saisons immédiatement reconnaissables...
Oui, d'accord, voilà : Arcimboldo. Tout le monde l'a en tête.
(tout le monde, vraiment ?)
Arcimboldo. Bien sûr. Mais une fois le nom prononcé, à brûle-pourpoint, qu'en dire ? Que sait-on, soi, sans le secours d'un guide, sans chercher sur le net ou dans un dictionnaire, de l'oeuvre d'un artiste en réalité ?

L'exercice : prolonger le monologue intérieur du personnage, désormais pris dans un groupe, forcé d'aller regarder les Saisons d'Arcimboldo dans la Grande galerie (ce que nous avons fait). Sa peur : devoir montrer son ignorance ; être ou se croire obligé(e) de produire du discours. D'où vient ce personnage dont le lecteur, de toute façon, ignore presque tout ? Va-t-il se sortir de cette situation ? Le cheminement vers le tableau, les obstacles rencontrés, la foule, le bruit, révéleront-ils quelque chose de ses mouvements intérieurs, pour reprendre la terminologie de Sarraute ?

Se diriger dans le musée, convoquer ses craintes, sa peur de s'y perdre, son affolement devant le fameux savoir : une expérience. Un risque, même minime, à prendre, pour identifier ce qui entrave. Pour enfin lâcher prise et commencer à regarder, peut-être.

*

"C'est juste un bref coup d'oeil pour contrôler... non, pas contrôler, ce n'est pas la peine... c'est juste pour le revoir un instant, il est si attrayant, si drôle... Mais que se passe-t-il ? il s'est évaporé... l'image revient docilement, mais il l'a désertée... il n'est plus inscrit nulle part en elle... les raisins, les fraises, les pommes, les épis de maïs sont bien là, mais lui, n'y est plus..."

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Pour tout savoir de ces ateliers du Louvre que nous sommes (joie !) quatre à mener et qui cherchent à conjuguer écriture, peinture et numérique sans oublier le lieu lui-même (et quel lieu), le mieux est sans doute de se rendre sur le site de Pierre Ménard, Liminaire, qui en fait une présentation précise, puis d'aller lire les textes écrits par Cécile Portier et Joachim Séné
(et bientôt, un site regroupera nos propositions et les textes des participants : à suivre, donc...)