
« Chacun ses obsessions, bien sûr. L'une des miennes, c'est cette place dans le monde que le monde vous octroie ou non, que vous allez chercher ou non, que vous investissez ou non. Une place qui parfois s'offre mais qu'il vous faut souvent inventer et défendre, une place où lire écrire, disons. » Anne Savelli
Assise à ma place dans la voiture devant le collège, garée sur le côté, moteur éteint.
À l’abri du froid, à l’abri de la pluie, à l’abri des regards, bien enchâssée dans mon bloc de métal, fauteuil souple parfaitement adapté à l’incurvé de mes vertèbres, position d’attente, sans fatigue. Frein à main tiré, je ne risque rien, ni de glisser ni d’attraper froid, libre de partir pour m’écarter des prédateurs, les bêtes sauvages passeront au large, un abri sûr, confort optimum, sérénité, radio éteinte.
Toute la place pour regarder à travers le pare-brise et les vitres, comme dans ces sous-marins à hublots panoramiques, facile de voir les hippocampes et la bouche des raies manta grande ouverte de là-bas.
À gauche, une femme avec un parapluie noir attend, adossée au mur de l’immeuble. À l’étage, juste au-dessus d’elle, au premier, une fenêtre ouverte, ses deux battants coincés par le tissu d’une couette bleue, bleue foncée aux endroits mouillés, il pleut, personne pour la plier, la rentrer, ils doivent être au travail, partis ce matin quand le ciel était clair, absents. Les autres fenêtres fermées, des rideaux blancs, tirés, ouverts, froissés parfois. Certains avec des chats, d’autres des paniers, des fruits, d’autres soyeux et lisses à l’œil, chambre, salon ou cuisine, je devine, je repère un appartement à ses rideaux tous assortis.
Dépassée par une voiture qui se gare juste devant moi, qui recule, pourvu qu’elle ne touche pas la bulle dans laquelle je pense et ne crains rien. À l’intérieur un chien, debout dans le coffre, trois tours sur lui-même, tendu, observe ce qui se passe à droite, mais qu’est-ce qu’il voit en noir et blanc et à travers les gouttes, des ombres d’humains qui se déplacent, il doit se dire que l’un d’eux porte une odeur connue sans savoir lequel.
Prendre dans mon sac mon stylo, mon chéquier, le retourner, l’ouvrir à la dernière page, celle des dépôts que je ne fais pas, donc inutile pour cet usage, poser ça sur le volant, doucement pour ne pas klaxonner, écrire. Écrire la femme en parapluie, l’immeuble en fenêtres et le chien nerveux, les gouttes, les phares, les clignotants, la rue plus loin, la rue plus haut, et vus d’avion les bâtiments, carrés et rectangles bordés de lignes, au nord des arbres, au sud la carrière, une grue, la voie rapide, très loin à l’est une statue de lion, briques rouges, au nord une sirène, petite, et loin si loin à l’ouest des tours brillantes et des canyons qui donnent comme un vertige pendant que je suis à ma place, assise.
Christine Jeanney, qui prend ma place comme je prends la sienne, en ce premier vendredi du mois (photo prêtée par L'oeil ne se voit pas lui-même).
Autres participants ce mois-ci : Le tiers livre (François Bon) et Liminaire (Pierre Ménard) ; L'Employée aux écritures (Martine Sonnet) et Pendant le week-end (Mélico, Pierre Cohen-Hadria) ; Futiles et graves (Anthony Poiraudeau) et A chat perché (Michel Brosseau) ; LKM - Tout est fiction (Leroy K. May) et Chroniques d'une avatar (Marie-Hélène Voyer) ; etc-iste (Thomas Vinau) et La Méduse et le Renard ; Robinson en ville et Le fourbi élastique (Danièle Momont) ; Petite Racine (Cécile Portier) et Scriptopolis (Jérôme Denis) L'Exil des Mots (Bertrand Redonnet) et Juliette Mézenc ; Lignes de vie (Juliette Zara) et Enfantissages ; Humeur noire (Lephauste) et Biffures chroniques (Anna de Sandre) ; Terres... (Daniel Bourrion) et Soubresauts (Olivier Guéry)...
