
J'ai vécu rue de Flandre (désormais avenue), dans le XIXe arrondissement, entre 1999 et 2000, à mi-chemin des stations Stalingrad et Riquet, dans un immeuble qui donnait sur deux cours. Chaque matin, je prenais la ligne 2 pour aller travailler à Courcelles. Chaque soir, j'allais chercher mon fils chez la nourrice rue Riquet au seizième étage d'une tour qui donnait sur le bâtiment du 104 et les
Orgues, cet ensemble qu'on peut voir en partie et de loin sur la photo de PdB ci-dessus (prise rue de Flandre, justement).
Arrivée dans le quartier enceinte de sept mois, en été, j'ai passé un après-midi à
photographier les Orgues sous un ciel très bleu. Agressée par cette architecture saillante, complètement écrasante vue du trottoir, j'ai essayé de lui opposer le maximum de rondeur, pour l'apprivoiser. Ca n'a jamais marché. Les Orgues sont restées telles quelles : des haches, des couteaux, des fenêtres dans le vide ; un square minuscule au milieu des tours, qu'il est question désormais de faire surveiller par des caméras ; une suite d'infrastructures inadaptées (poste trop petite pour le monde qui y a son compte, etc).
En ce moment, la tension est très forte dans le quartier, on le
sait. Et en même temps, on ne peut s'empêcher de souffrir que la presse le réduise à ça (air connu).
A l'époque, c'était déjà difficile : le crack à Stalingrad, dont je parle un peu dans
Fenêtres. Ce que je ne disais pas, c'étaient les détours avec la poussette pour rejoindre Riquet en évitant la ligne droite, rue du deal où cent paires d'yeux vous regardent, insistent en espérant vous faire presser le pas (c'est vrai, quoi, à la fin : qu'est-ce que vous foutez là ?). Arrivée vers les Orgues ça allait, dès que montée chez la nourrice : grande pièce bleue, jouets, tapis, plantes et photos, parfum de cuisine mauricienne qui donnaient au quartier son centre. Mais en bas, même sans que rien ne se passe, sans rien qu'on puisse en dire, les rues, les carrefours restaient sur leurs gardes : pas moyen d'y trouver sa place, même dans le mouvement, malgré les arbres, les bancs, le ciel large qu'on ne voit pas ailleurs. Pourquoi ?
Seul bon souvenir : le "parcours d'obstacles" avec le petit, tous les soirs, quand il a su marcher et qu'on a laissé tomber la poussette : une rambarde, un muret, l'escalier, une descente, une montée, un plat, etc. Une petite création à deux, danse du bout de la main qui tient la main de l'autre.
(une des tours des Orgues, au fond, vue du 104)Aujourd'hui la rue de Flandre reste dans sa crispation, son malaise, alors que les quais de Loire et de Seine se sont métamorphosés, ont pris de l'ampleur avec l'arrivée du second MK2, d'un restaurant sur la place de Stalingrad. C'est facile à saisir : entre ces deux parallèles, Flandre et les quais, l'écart est toujours palpable, les mondes ne se mélangent pas (sauf sur la place, et c'est nouveau). C'est dû à quoi exactement ? A la laideur des Orgues, qui fait repoussoir ? Au fait qu'il n'y ait
rien à voir ? Et est-ce que c'est en train de changer ?
D'autant qu'on s'y attache, même sans s'en rendre compte, aux couteaux et fenêtres dans le vide.