Arras-en-Lavedan, le syndrome du caméléon, installation de Johan Parent

Arras-en-Lavedan, le syndrome du caméléon, installation de Johan Parent

mardi 24 juin 2014

Fenêtre de l'insomnie

"Souvent, elle vient s'asseoir à la fenêtre, celle qui donne dans le jardin. Elle regarde des heures droit devant. Rien. Le mouvement des herbes, les chardons. L'oiseau pendu dans la glycine. La grange a perdu quelques tôles cette nuit, à cause du vent. Le calme est revenu. Tout cet immobile, ça la rassure. Elle s'endort presque, les yeux ouverts, le point blanc des marguerites repique de la neige dans son rêve. Elle fourmille au-dedans, glisse dans les bras d'un homme dont elle ne connaît pas le visage et qui lui murmure un prénom. 
Quand il y a trop de silence, elle marche, claque les portes, fait du bruit, c'est insupportable.
Quand le jour revient, elle se sent moins seule. 
Le ciel lui fait quelqu'un encore, une présence sur la chaise, le mur, partout dans la maison. 
Elle ferme les yeux, elle sourit. Elle essaie d'emprisonner la flamme dans sa tête jusqu'aux migraines. Elle ne dort plus : depuis quelques jours il fait toujours clair en elle.
Alors elle se berce, chantonne. L'apaisement la plonge, la ronge dans un voyage sans fin. Elle attend qu'une porte s'ouvre. Elle attend."

Dominique Sampiero, La Lumière du deuil, Verdier, 1997. 

dimanche 22 juin 2014

décors (après la nuit remue)















Hier soir, lors de la 8e nuit remue et durant 8 minutes, j'ai réuni pour la première fois mes trois décors : deux extraits de Décor Daguerre, puis un extrait de Décor Lafayette, et enfin le début de Ile ronde, déchirure tempête, la variation pour Dita Kepler que je suis en train d'écrire. 
Ce n'était pas rien, pour moi, cette possibilité de les assembler ainsi. Lorsque j'ai eu l'idée de ces textes (en 2006 !), j'ai vraiment imaginé les trois en même temps, en quelques instants à peine, et tout de suite m'est apparu le désir de les écrire de façon parallèle. Je savais que ce n'était pas possible. Pourtant, d'une certaine façon, c'est peut-être ce qui s'est passé. En préparant cette lecture, en tout cas, j'ai eu le sentiment d'appréhender pour la première fois un ensemble.
Aussi, grand merci à remue.net de cette invitation (qui permet à certains auteurs de débloquer des choses, de faire avancer de nouveaux textes, oui, on l'a encore découvert hier) et de la belle écoute des personnes présentes.















Je pense que je ne saurai jamais vraiment pourquoi j'ai décidé un jour, dans le couloir de mon appartement, d'écrire sur la notion de décor, qu'il soit disparu, naturel, factice, virtuel, en mutation, ancré dans la ville... J'en ai une petite idée, bien sûr, mais je crois que ça ne m'intéresse pas de creuser davantage la question. Pas tant que j'écris, en tout cas. Ce dont j'ai eu la sensation hier soir, cependant, et plus tôt en effectuant le montage de mes textes, c'est que je pouvais continuer à travailler les trois séparément (ce que j'ai fait chaque fois que j'en ai abandonné deux pour écrire le troisième) mais également commencer à réagencer les trois en faisant se répondre certains éléments.















Le premier extrait de Décor Daguerre que j'ai lu hier soir s'appuie sur une fiction de 1964 (film utopique, néanmoins réaliste).
Le deuxième, toujours issu de Décor Daguerre, est lié au présent de l'écriture, à l'enfance et à un documentaire de 1975 (on se demande lequel !).
Le troisième, tiré de Décor Lafayette, inspiré lui aussi d'un documentaire (pas le même), est daté comme le film de fiction de 1964.
Enfin, le quatrième, début de Ile ronde, s'inscrit lui aussi dans le temps, puisque Second Life est mentionné, mais différemment : le personnage principal, Dita Kepler, n'est pas un personnage mais un avatar, ce qui dans mon esprit n'est pas la même chose. Quant au décor, il hésite entre plateforme de jeu et lieu réel. Autant dire que les repères temporels sont eux aussi bouleversés.















Tout cela m'apparaît par frictions, juxtaposition des trois ensembles (difficile de parler de texte, et moins encore de livre, pour Dita Kepler qui est tout explosé). D'une certaine façon, ce qui vient, ce sont des plateaux : 
plateau fiction documentaire virtuel réalisme ou non
plateau nature du personnage (personne réelle personnage avatar)
plateau décor (et je réalise ce matin que dans mon projet de départ il y avait ce "décor naturel", mis de côté pendant des années et qui m'a finalement été apporté l'an dernier, grâce à la résidence de Grand Lieu... sur un plateau !)

Et me voilà à sauter de l'un à l'autre comme dans un jeu de plateforme : oui, l'image est la bonne, davantage, même, que celle des branches de l'arbre (auquel Décor Daguerre se réfère, j'en ai déjà parlé ici), même s'il n'y a pas d'ennemi ou de but à atteindre.















Tout cela peut, du moins je le crois, causer sans toujours le dire violence colère douceur meurtre liberté bonheur angoisse dégringolade remontée en me laissant sauter, sautiller d'une plateforme, d'un plateau à l'autre, danser sur un pied, prendre de l'élan, tomber et repartir sans que ne se fige, se fixe quelque chose.
C'est en tout cas la sensation que j'ai eue hier soir.
(et donc ça remuait !)

*

photographies prises dans la chambre rose du château de la Sénaigerie, où se trouve actuellement Dita Kepler

jeudi 19 juin 2014

laisser venir













sans jamais mais jamais attendre
le temps du oui du non du peut-être du finalement pas
finalement si
laisser venir la vitesse la percussion et l'extrême lenteur
et ce qui ne bouge pas 
mais vraiment pas d'un pouce 

laisser venir ne signifie en rien ne pas agir
c'est même tout le contraire


(Laisse venir quant à lui ne devrait plus tarder)

samedi 14 juin 2014

Ce qu'il y a

Ce qu'il y a c'est toujours autant de livres à lire, et ceux déjà lus oubliés, une phrase, un passage reviennent parfois en mémoire le samedi matin allongée sur le canapé à réfléchir à je ne sais quoi ah si à ces livres autour, dont certains n'ont pas été rouverts depuis des années

toujours autant de livres à écrire et les anciens à défendre toujours, certains continuent de vivre sans qu'on le sache mais à l'ignorer où passe l'énergie ? Il y a celui qui a été écrit il y a deux ans et qui devrait paraître. Celui qui a été écrit il y a trois ans et qui devrait être traduit. Celui qui a été écrit l'an dernier et auquel il faut trouver un éditeur mais je considère que ce n'est pas de mon ressort, que ce n'est pas mon métier et j'en suis déjà au suivant voire à celui d'après, voire à celui d'après encore tout en sachant qu'il ne faut pas lâcher mais quoi ? Celui que je dois écrire avant fin août et auquel hier après l'avoir expliqué à l'éditeur pour qu'il l'explique aux représentants je ne comprenais plus rien.















Celui (encore un autre) pour lequel on m'a également passé commande il faudrait que je le recontacte pour signer le contrat mais tu te vois passer ta vie à ça, toi (car il y a toujours quelque chose de cet ordre qui survient au moment d'écrire, comme si l'écriture tombait du ciel  la nuit et que le jour on n'avait plus à y penser) ?
Et encore un autre, qui me revient.

Il y a d'être passée de ville en ville, d'activité en activité, de texte en texte, allées et venues dans ce qui, à un moment, a été d'une importance capitale pleurer après lecture d'extraits de Franck lus par quelqu'un d'autre, que je n'aurais pas lus ainsi, j'y pense en entendant le texte c'est pourquoi l'émotion me surprend d'autant (au Blanc, pendant le festival) ; réussir à lire en public la crise d'angoisse de la fille des escalators dans les grands magasins sans que ça me trouble ensuite en proportion, tandis que l'an dernier à Belfort le passage avait déclenché une migraine (au Blanc toujours, avec Jean-Marc Montera) ; lire encore en public un extrait de Décor Daguerre lié à l'enfance, joli moment devant très peu de monde (dans la bibliothèque d'un village). Retrouver le niveau d'intensité exact, voulu et maximum à lire et à chanter un texte auquel je n'avais plus touché depuis longtemps (à l'Université Paris 7).

Il y a la vie matérielle toujours très difficile, je n'en parle jamais ici mais c'est le cas, et la réflexion que je mène pour tenter de m'en sortir tandis que j'entends au fur et à mesure qu'il n'y a plus de budget, que les projets sont décalés à l'année prochaine, voire à la suivante j'ai un trou de six mois dans le planning financier top départ c'est le moment de me proposer des choses inavouables / le planning écritures projets est lui parfaitement excitant et dense, tout ne cesse de croître

il y a la liberté 
totale
eh oui illusion ou non je m'en fous

soleil pluie monter dans un bus changer d'itinéraire grimper au premier étage d'un café et surtout se rendre parce qu'on écrit là où on ne serait pas allé/e